LE SONGE

D'UNE NUIT D'HIVER

 

(deuxième partie du livre de Charles Lancelin : « Mes Cinq dernière Vies antérieures »)

 

 

 

 

 

 

Toute cette journée de décembre avait été lamentablement noyée d'une pluie pénétrante et glaciale, qui, fouettée par un vent âpre d'hiver, avait presque sans discontinuer cinglé hommes et choses, bêtes et gens.

 

Contraint par une série de courses urgentes à errer sous ce déluge durant tout l'après-midi, j'étais rentré chez moi mortellement fatigué, avec le vague projet de me coucher de bonne heure pour prendre un repos dont je maltais l'urgent besoin.

 

Après le repas du soir, je songeai qu'il était réellement trop tôt pour gagner le lit et que, en attendant un peu, cela me procurerait un sommeil d'autant plus profond et, par suite, d'autant plus réparateur qu’il serait plus retardé.

 

Mais que faire jusqu'à l'heure voulue ?

 

Je n’étais certes pas dans un état d’esprit propice à un travail Intellectuel nécessitant une attention quelque peu soutenue et je me demandais à quoi j’allais bien pouvoir occuper les quelque quarts d’heure que je préférais consacrer à l'attente... Un peu au hasard, j'ouvris un des manuscrits qui demeurent sur mon bureau jusqu'au moment où l'éditeur jugera bon de les faire paraître en librairie.

 

 Ce manuscrit était celui de l'ouvrage où sont exposées, d'après les plus récentes données de la psychologie expérimentale, les conditions de la Vie Posthume, et le chapitre qui s'était ouvert sous ma main traitait du mécanisme et du processus de la Mort étudiée des deux côtés du voile. Je résolus de relire ce chapitre pour tâcher d'en corriger quelques-unes des imperfections matérielles qui pouvaient me frapper, depuis des mois qu'il était resté fermé et que j'avais eu le temps d'en oublier les tours de phrases.

 

Avant de me plonger dans cette lecture, je remis dans le poêle un morceau de bois qui devait suffire à entretenir la température de la pièce jusqu'au moment où je jugerais arrivé l'instant du sommeil.

 

Ce que j'entreprenais n'était donc pas un travail profond mais une occupation qui, sans être inutile en soi, loin de là, était des plus superficielles : il n'était pas besoin de lui apporter une attention bien vive, puisqu'il ne s'agissait que de polir des phrases, éliminer de menues incorrections, en un mot, en rendre la lecture plus attrayante et plus facile.

 

Mais — et je fais ici appel à tous ceux de mes lecteurs qui ont eu à revoir, après un certain temps écoulé, quelque œuvre de longue haleine — on se laisse prendre facilement, en pareil cas, par un intérêt d'autant plus grand qu'il est personnel ; on ne se contente plus de polir la facture matérielle du style, on s'attache peu à peu à l'idée ; puis la pensée vous vient de vérifier si tel passage que l'on sait exister plus loin est bien en harmonie avec celui qu'on est en train de parcourir, si l'œuvre est bien coordonnée, si elle forme un ensemble homogène, un tout dont chaque fragment est correctement soudé aux autres, de telle sorte que, parti de l'analyse du détail, on passe à une vue générale de tous les chapitres pour aboutir une synthèse complète du travail.

 

 Ainsi fus je pris à ce piège que, ayant en vue la seule  correction de l'expression matérielle de l'idée, j'étudiai l'idée exprimée elle-même pour me rendre compte si elle était en exacte corrélation avec ma conception des choses.

 

Une particularité, notamment, retint mon attention,

 

Le chapitre que je relisais avait été déjà publié, au moins partiellement, en une brochure : Comment on meurt, comment on naît, dont la publication avait précédé de quelques années l'époque où j'étais arrivé. Or, la pensée me vint que, depuis ce temps, des travaux avaient paru, et des expériences avaient été poursuivies tant par d'autres que par moi-même, et je me demandai si la teneur de ce chapitre était toujours en harmonie avec nos connaissances actuelles relativement au sujet traité.

 

Je relus donc attentivement ce chapitre pour me remémorer une vue d'ensemble, afin de la collationner dans ma mémoire avec tous les souvenirs que je possédais des plus récentes contributions relatives au mécanisme tant physique qu'astral de l'a mort, et, pour réfléchir plus commodément, je fis pivoter mon fauteuil de façon à faire face au poêle qui me chauffait les pieds, et à tourner le dos à la lumière dont l'éclat gênait mes réflexions.

 

Comme cette clarté, décidément trop vive, m'empêchait, en accrochant mon regard à différents objets ambiants, de concentrer mon attention sur un sujet unique, celui que je méditais, pour l'étudier à fond sous toutes ses faces, j'eus une idée : éteindre l'ampoule de lumière blanche qui éclairait mon bureau, et tourner le commutateur d'une autre, installée au fond de mon cabinet.

 

Cette ampoule donnait une clarté douce, d'une nuance bleu sombre très fine à laquelle j'étais arrivé après de longs tâtonnements ; elle me servait, quand j'endormais des sujets magnétiques ou hyperphysiques, à les placer dans un bain de lumière spéciale où ils éprouvent un bien-être intense, qui, me semblait-il, devait par suite avoir une influence sur la netteté de leur voyance hyperphysiques, et qui, en tout cas, aidait puissamment à l'extériorisation et à la condensation, en dehors d'eux, de leur double, de leur fantôme vivant que j'étudie et dissocie depuis des années.

 

Peut-être, pensai-je, cette lumière spéciale (que les verriers et les marchands de couleurs appellent le bleu N° 13), pourra-t-elle être un adjuvant précieux à mes-réflexions que je voulais aussi profondes, aussi nettes que possible.

 

Il m'importait en effet de mettre les théories sur lesquelles se basait mon livre en parfaite concordance avec-les faits récents et les dernières expériences. Et j'étais d'autant plus documenté à cet égard que la mort n'est qu'un dédoublement définitif et que, sur différents sujets et à des reprises diverses, j'avais consacré les années précédentes à étudier expérimentalement les diverses façons dont se comportent les organismes sur lesquels peut s'étudier le phénomène.

 

Je passai en revue les uns après les autres tous les-sujets suffisamment développés avec lesquels il m'avait été donné d'expérimenter, cherchant à me rappeler jusqu’aux menus détails de chaque dédoublement. Il me souvint même, non sans sourire, du premier essai réussi avec le sujet Madame Rosita G... qui, dédoublée pour la première fois, refusait ensuite, avec la dernière énergie, de se laisser réveiller, alléguant qu'étant maintenant deux, son double et son corps physique, celui des deux que je réveillerais ne pourrait rentrer qu'incomplet dans la vie normale.

 

Il me souvint également d'un sujet accidentel, réfractaire à tout procédé inductif d'hypnose mais que je tenais absolument à endormir, parce que, de la suggestion post-hypnotique que je comptais lui donner, dépendait une vie humaine, et dont je n'étais venu à bout que par un artifice, en l'assommant d'éther pour transformer ensuite ce sommeil artificiel en sommeil nerveux.

 

Ainsi, tous mes souvenirs, tous mes moindres rappels du passé en ce qui concernait mes expériences de dédoublement, revivaient les uns après les autres dans le champ de ma mémoire et se présentaient, ceux-ci très nets et ceux-là plus estompés, devant ma vue interne...

 

Combien de temps dura cette évocation des choses passées ? En vérité, je ne pourrais le dire. Je sais seulement que cette sorte de rêverie, sur la pente de laquelle je m'étais insensiblement laissé glisser, me sembla devoir m'écarter du sujet principal de ma méditation, et je me levai pour rappeler plus nettement mes idées et faire quelques pas en vue de réagir ; il me souvient même que j'eus quelque peine à me soulever de mon siège et que cette pensée me vint : j'ai eu tort de demeurer si longtemps immobile, je me suis engourdi dans mon fauteuil.

 

Je m'éloignai donc pour me secouer, et j'allais reprendre ma place sur mon siège, quand il me sembla que l'on frappait depuis quelques instants à ma porte, ce qui attira mon attention de ce côté.

 

Presque aussitôt, cette porte s'ouvrit et une femme en costume à la fois de servante et d'infirmière, sur la figure de qui je ne pouvais mettre aucun nom, mais qui cependant, ainsi qu'il me semblait, ne m'était pas inconnue, entra avec précaution, et, s'avança vers mon fauteuil dont le dossier était tourné vers la porte.

 

— Vous veillez encore, Monsieur ? fit-elle avec douceur. Vous avez tort ; vous allez vous fatiguer. Vous feriez mieux de vous reposer.

 

 Comme elle parlait, en marchant lentement dans la direction de mon fauteuil, je pensai qu'elle ne me voyait pas et qu'elle me supposait, assis devant le poêle. En suivant la direction de son regard, j'eus comme une hallucination et mon premier mouvement fut de me demander si j'étais bien éveillé.

 

Dans mon fauteuil, en effet, dans ce fauteuil que je venais de quitter, était assis quelqu'un... un homme, dont la tête était penchée sur l'épaule gauche... et ce quelqu'un, cet homme, c'était moi ! Je n'en fus d'ailleurs pas autrement inquiet, ni même trop surpris.

 

— Bon ! Pensai-je intérieurement, j'ai encore été victime d'un dédoublement spontané comme il m'est arrivé quelquefois au cours d'une songerie trop profonde ; mais je vais remettre les choses au point.

 

Et, allant vers cette femme, je dis :

— Ne faites pas attention.. je viens d'être un peu indisposé.

 

Toute cette scène n'avait, duré que quelques secondes, et, chose étrange, je ne perçus point le bruit des paroles que je prononçais ; mais la femme, sans y faire aucunement attention, s'approcha vivement du fauteuil et toucha l'épaule de mon corps physique, avec, me sembla-t-il, une hâte inquiète. Ce mouvement fit retomber sur la poitrine la tête inclinée jusqu'alors sur l'épaule.

 

La femme jeta un cri étouffé, courut à la porte et, s'adressant à quelqu'un qui passait, elle jeta, haletante :

— Vite ! Appelez Monsieur le Docteur... je crains qu'il n'y ait un malheur ici !

 

Il y eut une galopade de pas à l'extérieur, pendant que, revenant vers l'homme étendu dans le fauteuil et qui était moi, l'infirmière lui palpait le front et les, mains avec des gestes d'inquiétude fébrile.

— Allons, fis-je avec un commencement d'irritation, cessez donc ce tapage !... Il n'y a aucun motif pour déranger le docteur et votre zèle serait véritablement grotesque si cette plaisanterie n'avait un côté funèbre qui est déplacé.

 

En même temps, j'appuyai fermement ma main sur l'épaule de cette femme pour la contraindre à se redresser. Fait, bizarre ! je sentais bien que je saisissais cette épaule, mais elle échappait à mon étreinte chaque fois que je voulais la ramener en arrière ; en d'autres termes, j'éprouvais bien la sensation de la substance corporelle mais tous mes efforts de préhension étaient vains, et, bien que je me rendisse parfaitement compte que je fermais mes doigts, ma main était incapable de saisir et de retenir... D'autre part, la femme ne semblait aucunement ressentir mon contact ; elle avait déboutonné mon gilet et s'occupait à desserrer ma cravate et mon faux-col pour me donner de l'air.

 

Que signifiait tout ceci ?

        

Les précédentes fois où le phénomène du dédoublement inconscient s'était produit en mai, ce qui, en somme, est assez fréquent pour chacun de nous, mais sans qu'on s'en doute, il me suffisait, dès que, en cours d'extériorisation, je prenais conscience de mon état, de vouloir me réintégrer dans mon organisme physique pour que, aussitôt, cet état anormal prît fin avec une sorte de choc, plus ou moins prononcé, produit sur l'organisme matériel par la rentrée du double... Ici, rien de tel. C'est en vain que je voulais, avec ma volonté de plus en plus ferme et impérieuse, reconstituer mon être intégral, rien ne se produisait, et l'état anormal de la dualité de ma personnalité se prolongeait malgré tous mes efforts de réaction...

     

Que se passait-il donc ?

        

En même temps, avec une légère inquiétude et pour me rendre compte de l'endroit où je me trouvais, je me mis à examiner l'ambiance... C'était bien toujours mon cabinet de travail, avec ses trois bureaux, ses rayons de livres garnissant le pourtour de la pièce et tous les objets familiers qui l'encombraient normalement : appareils électriques, radiomètre, boule de cristal, etc..., mais avec une modification : le corps de bibliothèque occupant le fond de la pièce n'existait pas et était remplacé par un lit ; de plus, la porte d'entrée n'était pas tout à fait dans l'angle; enfin l'intensité de l'éclairage me semblait modifiée, l'ampoule étant plutôt une veilleuse qu'une lampe... Etais-je bien chez moi ?

      

Mais, songeai-je, si je ne suis pas chez moi, où donc suis-je ?

       

— Faut-il te l'apprendre ?... Tu ne t'effraieras pas ?... Non... tu vois, c'est si naturel... D'abord, tu savais tout cela par tes études antérieures… Eh bien ! Tu es maintenant avec nous !

      

Qui donc avait prononcé ces paroles ? Et, au fait, avaient-elles bien été prononcées ? Il me sembla que ce n'était pas mon organe sensoriel qui était frappé par les vibrations physiques du son, mais plutôt mon esprit qui percevait des sortes de vibrations mentales... Je me retournai vivement.

      

Près de moi se tenait un être — un homme — d'une haute stature et d'une musculature puissante, très laid de figure, mais laid de cette laideur particulière qui, insoutenable chez la femme, imprime aux traits de certains hommes un caractère d'énergie indicible et leur donne un cachet particulier fait de force et de bonté. Je le reconnus aussitôt, avec ses cheveux dressés en brosse, sa large main qu'il me tendait, et son allure générale de gravité sereine, pour l'avoir entrevu à plusieurs reprises au cours de mes expériences sur le Mystère ; mais il me semblait alors plus lumineux qu'il ne m'était jamais apparu, plus net de contours aussi, plus vivant en un mot.

— C'est vous, Sage ? Balbutiai-je dans ma surprise.      

— Oui, c'est moi. Je t'avais promis de venir au-devant de toi quand l'heure serait, arrivée ; tu vois, j'ai tenu ma promesse.

— Mais où donc suis-je ? Répétais-je avec angoisse, avec une crainte terrible de comprendre.      

— Je te le répète, tu es avec nous.

— Ah ! M’écriai-je dans une épouvante, suis-je donc mort ?

— Pas encore, mais tu es en train de mourir et ton lien vital — tu sais ? Celui qui unit ton double à ton organisme physique — est en ce moment d'une ténuité qui le met à la merci de l'accident final. Vois plutôt !...

      

Et je vis en effet ce lien que j'avais vu souvent, si fort, si brillant de la vie qui le parcourait en stries rapides, analogues à celles d'un courant électrique dans un tube de Geissler, réduit à une minceur extrême, assombri au point d'en être presque invisible, et sillonné seulement par des effluves pâles, rares, intermittents...

      

Mais ce fut l'affaire d'une seconde, car instantanément, je me sentis envahir d'un désespoir intense.

      

Je puis dire que la mort, la mort normale, ne m'a jamais semblé un épouvantail. Quand j'étais jeune, elle me paraissait si lointaine que je n'y pensais pas. En prenant de l'âge, j'y songeai — et de plus en plus fréquemment : elle m'est toujours apparue comme une fonction normale de l'être, quelque chose d'analogue à la digestion ou au sommeil. Deux de ses conditions seulement m'ont effrayé : sa précocité possible qui vous arrache prématurément et avant terme normal à l'achèvement des tâches de la vie ; et la souffrance qui, dans certains cas, l'accompagne ; hormis ces deux cas, elle m'a toujours paru être, non l'atroce camarde des légendes, non la sombre préparatrice du jugement sans pitié des religions exotériques, mais la libératrice bienfaisante qui nous enlève des épaules un fardeau devenu trop lourd et la bonne mère qui nous endort au soir de la vie hylique dans la couche dernière d'où l'on s'éveillera à la véritable vie... Et mes expériences sans nombre sur le mystère et mes études pratiques de psycho-physiologie m'avaient démontré, à n'en pas douter, que son inéluctable raison d'être, son rôle auguste et divin est de préparer les êtres à cette vie supérieure dont le dogme est pour moi intangible.

  

Mais je m'attendais si peu à la rencontrer ce jour-là sur mon chemin, que, je le reconnais, j'en fus troublé — profondément.

— Oh ! Sage, balbutiai-je, vous m'aviez pourtant promis que j'aurais le temps d'accomplir toutes mes tâches de la vie ! Vous me l'aviez promis à maintes reprises, au cours des travaux que j'ai faits sous votre direction occulte et avec votre aide matérielle... Vous me l'aviez promis…

— Tes tâches sont maintenant accomplies, me dit-il lentement en me prenant la main.

— Non ! Non ! Protestai-je. Il en est une que j'avais assumée... J'avais réparti mon travail sur le temps qui devait me rester à vivre, et je le laisse inachevé...

— Oui, mais toutes tes autres tâches sont maintenant réalisées. Celle-là seule demeure interrompue, mais qui te dit que, parmi nous, tu ne pourras pas en provoquer la continuation et la terminaison par les disciples que tu as laissés sur terre ? Au contraire, tu verras mieux les choses, ici, telles qu'elles sont, tu échapperas aux erreurs résultant, pour les vivants, de la gangue hylique, et l'œuvre que tu inspireras sera plus proche de l'éternelle vérité que celle que tu aurais pu œuvrer toi-même.

      

Tout ceci s'était passé avec une rapidité extrême, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, et je voyais avec surprise — je suivais même ses mouvements avec quelque intérêt — la femme qui avait réussi à ouvrir mon col de chemise et qui me bassinait maintenant les tempes avec un liquide aromatique.    

— Cette femme, pensai-je, qui donc est-elle ? Et cette pièce... suis-je donc chez moi ?

      

Ma pensée fut perçue dans le mystère par mon interlocuteur qui se pencha vers moi avec bonté :      

— Le trouble de l'heure t'envahit, me dit-il. Rappelle-toi donc... Dans les dernières années de ta vie, tu professais cette opinion, tu l'as même énoncée publiquement au cours d'une de tes conférences, que l'homme devrait se cacher pour mourir. Il devrait se cacher.., non pas que la mort soit quelque chose de laid par elle-même, mais pour éviter aux siens le souvenir d'un visage convulsé par la souffrance et de traits tordus par la lutte suprême entre la vie terrestre qui veut subsister et la vie du mystère qui veut, reprendre ses droits. « On ne devrait, as-tu dit, laisser dans la mémoire de ceux qu'on a aimés et qui vous ont aimé sur terre, que l'image de la physionomie telle qu'elle a été, à la longue, transformée, affinée par le travail de la vie, mais non celle d'un visage ravagé, grimaçant et torturé par une agonie destructrice... Or, tu fus conséquent jusqu'au bout avec tes propres idées, et, quand tu as senti ton organisme progressivement envahi par un affaiblissement que tu jugeais être le prodrome de la fin, tu es allé demander asile dans une maison de santé pour avoir chance d'épargner aux tiens la vue et le souvenir de traits convulsés par les spasmes suprêmes. Ne te souviens-tu pas que tu t'es installé ici avec tes livres, ces fidèles amis, pour poursuivre jusqu'au dernier jour, s'il se pouvait, la tâche que tu regrettes de n'avoir pas eu le temps de mener à ses fins ?... Et puis, il y avait un autre motif, à ta décision de finir ici... et tu te proposais un but autrement élevé d'altruisme humain... Ne t'en souvient-il plus, ou bien le trouble inséparable de la mort, ce trouble que tu as cependant appris à connaître pour l'avoir étudié à maintes reprises, t'a-t-il envahi, te domine-t-il au point d'obnubiler si complètement tes souvenirs de la terre

         

A mesure qu'il parlait, en effet, des réminiscences renaissaient en moi, mais seulement celles-là qu'il évoquait: les autres restaient en quelque sorte enfouies comme dans une ombre épaisse où j'avais conscience de leur existence mais sans avoir ni le pouvoir ni même la volonté de les mettre en lumière : je me sentais, en un mot, dominé, écrasé, anéanti, par ce trouble dont mon interlocuteur venait de me parler et qui, je m'en rendais parfaitement compte, montait progressivement en moi plus haut que mon corps, plus haut que ma pensée, plus haut que ma conscience...

         

Soudain, mes regards se dirigèrent vers des portraits de famille placés sur la cheminée, et, soudain aussi, je pensai douloureusement à tous les miens, à tous ceux que j'avais groupés, dans le cours de ma vie, autour de mon foyer terrestre... Pauvre foyer ! Les jeunes l'avaient déjà délaissé pour s'en créer un autre ailleurs ; cependant, il subsistait, toujours, et, de temps en temps, les transfuges aimés y venaient reprendre avec joie leur place de jadis qui leur était conservée avec soin ; autour de lui, certaines circonstances nous trouvaient tous groupés dans l'allégresse d'une réunion momentanée, et son être idéal vivait toujours, surtout parmi ceux que la vie en tenait le plus éloignés... Et maintenant !... maintenant, il allait disparaître, passer au rang des souvenirs, ainsi que ces très vieilles choses humaines que le temps a édifiées, que le temps ensuite a détruites et dont le rappel est comme le parfum délicat et discret d'un bouquet de violettes oublié au fond du tiroir d'un meuble et que le hasard d'une recherche remet plus tard au jour... Pauvre foyer ! Pauvre vieille chose mélancoliquement douce, destinée à n'être plus !...

          

Or, je me sentis dominé par un impérieux désir qui se transmua subitement en une intense volonté : revoir une dernière fois les miens, avant de m'éloigner de la terre. Aussitôt, comme si cette volonté eut été le véhicule de mes aspirations, je me trouvai, sans effort, tout naturellement, me semblait-il, aux endroits mêmes où je voulais être.

         

A cette heure avancée, tous reposaient.

— Ils ne savent pas encore ! Songeai-je, et j'eus l'idée de me révéler à eux dans une vision qu'ils croiraient être un rêve, pour leur apprendre : « Je ne suis plus de votre monde, je viens de renaître à la véritable vie, celle dont l'existence terrestre n'est que la caricature lamentable !... ». Mais une pensée m'arrêta : Non ! Qu’ils reposent en paix, la nouvelle leur parviendra assez vite !

       

Pourtant, il est un petit lit près duquel je séjournai davantage ; sur l'oreiller, des boucles blondes éparses encadraient une figure d'enfant ; mais ses traits exprimaient, alors une sorte de souffrance et ses membres s'agiotaient pendant que des exclamations de crainte sortaient de ses lèvres. Je compris qu'un songe mauvais causait cet état de fébrilité, et je voulus voir quel était ce songe, qui se révéla aussitôt devant mon regard interne : l'enfant se voyait sur un navire ballotté par les flots a que l'assaut de vagues furieuses menaçait d'engloutir... Je désirai instamment, je voulus que se modifiât le cours de ses idées, car je savais déjà toute la puissance de la volonté que je n'avais fait que soupçonner au cours de mes études terrestres ; et ma volonté se réalisa : la mer déchaînée fut remplacée par un jardin plein de grands arbres aux feuillages verdoyants, émaillé de fleurs aux coloris magiques, aux effluves parfumés ; le navire en perdition se mua en un hamac berceur, le hurlement des vagues devint la ronde naïve chantée par d'autres fillettes, et les traits de l'enfant endormi se rassérénèrent dans un sommeil soudain calmé.

           

Un regret alors se fit jour en moi, celui de ne pouvoir désormais guider cette enfant dans la vie comme je l'eusse désiré, et je demeurais mélancolique à la regarder, lorsque je perçus le bruissement mental qui est le langage du Mystère : Sage était à mes côtés.            

 — Allons ! fit-il avec une sorte de commisération, en es-tu là de toutes tes études sur l'autre côté du voile, que tu ne saches plus ceci ? C'est que tu seras bien plus utile ici aux tiens que tu ne le leur étais près d'eux. Mais il est superflu de nous attarder davantage ; reviens avec moi près de ton corps où se poursuivent des phénomènes qui ne sont pas sans intérêt pour toi.

           

Dominé par l'autorité grave de sa parole, je voulus retourner dans la pièce où s'était passé mon dédoublement ultime.

           

Mais en y arrivant, je me sentis soudain pris d'une faiblesse extraordinaire : il me sembla, quelque ridicule que puisse paraître cette impression, que j'allais m'évanouir — positivement.

            

Du reste, je compris aussitôt le motif de cet affaiblissement subit : la pièce était maintenant très éclairée, et mes études antérieures sur les fantômes, vivants ou morts, m'avaient dès longtemps appris que la lumière blanche est un dissolvant de toute substance fantomale.

             

Je fis donc un énergique effort de réaction — au point qu'il me sembla tout d'abord que ma réintégration se faisait complète et que mon être intégral était reconstitué, mais je fus vite détrompé : ce que j'avais pris pour ma complète réintégration dans mon corps physique n'était que la reconstitution de mon double par le retour des éléments supérieurs de mon être, ceux qui venaient de s'éloigner et qui constituent mon moi, et leur réunion avec la partie du double la moins immatérielle, celle que d'autres chercheurs ont dénommée le corps aithérique celle que, au cours de mes études, j'avais moi-même appelée l'âme vitale, et qui, détenant la vie physique, ne s'éloigne jamais de l'organisme.

            

Près de mon corps qu'on avait transporté sur le lit se tenaient plusieurs personnes qui essayaient sur lui l'effet de divers révulsifs ou excitants destinés à le tirer de sa mortelle torpeur. Au milieu d'elles et les dominant, je reconnus le docteur qui essayait de se rendre compte des résultats obtenus : une moue significative crispait ses traits et montrait que l'effet attendu ne se produisait pas.            

— Apportez-moi la seringue à injections sous-cutanées et la boîte d'ampoules, dit-il enfin à un de ses aides. Et il ajouta :             

— L'auto tarde bien à ramener les sujets ?

            

La seconde phrase ne me disait rien, dans son obscurité. Mais la première suscita chez moi une violente protestation :            

— J'ai toujours interdit qu'on se servît à mon égard de ces procédés factices pour retenir artificiellement la vie. Je n'admets ces sortes d'injections que pour amortir ta souffrance, s'il y a lieu. Quant au reste, lorsque l'heure 'est venue, elle est venue. A quoi bon violenter la nature qui sait mieux que nous ce qu'elle doit faire ?

 

            

Ce fut encore le frémissement mental de Sage qui calma mon indignation.            

— Toujours le trouble ! fit-il. Oui, tu as interdit, mais rappelle-toi : sauf dans le cas où l'expérience projetée ne serait pas prête.             

— L'expérience ? Quelle expérience ?           

— Calme-toi. Ta mémoire est obnubilée par les circonstances, je vais réveiller tes souvenirs. Quand tu es venu ici, ce n'était pas seulement pour cacher ta mort : tu avais voulu, de plus, qu'elle servît aux vivants, en préparant, de concert avec le docteur, une expérience qui ne pouvait être tentée utilement que si tu avais été, en quelque sorte, sous sa main.              

— Mais enfin quelle expérience ? Je ne me souviens plus... Parlez ! Ne puis-je donc mourir tranquillement ?             

— Tu as voulu faire cet ultime sacrifice aux études qui ont été le but de ton existence terrestre... recouvre ton calme, tu vas en avoir besoin pour y aider.              

— Enfin, de quoi s'agit-il ? Je fais en vain appel à ma mémoire, elle est affolée... De grâce, quoi ?              

— Cette expérience est en quelque sorte double, ou plutôt elle se compose de deux expériences distinctes. La principale, tu vas en voir les préparatifs tout à l'heure. Quant à l'autre, voici : Deux sujets magnétiques, choisis par toi, d'accord avec le docteur, doivent assister à tes derniers moments. Tous deux seront mis en hypnose par le docteur, mais l'un sera placé en simple état de voyance pour décrire les phases du phénomène psycho-physique de la mort, tandis que l'autre sera dédoublé pour que son double, entrant en relations avec le tien, de ce côté-ci du voile, rende compte de tes impressions personnelles.

             

A mesure qu'il parlait, une sorte de nébulosité se dissipait dans ma mémoire, et mes souvenirs me revenaient, de plus en plus nets, de plus en plus précis, de plus en plus lumineux.             

— C'est vrai, avouai-je enfin.

            

J'assistai avec une sorte d'indifférence à l'injection sous-cutanée...

            

De quelle nature ? Huile camphrée, caféine, héroïne ou spartéïne ?... Je l'ignore ; je sais seulement que sa piqûre fut faite à mon bras gauche, je me rappelle que la pénétration de l'aiguille suscita dans ce bras un léger mouvement reflexe de résistance : preuve qu'il subsistait encore dans mon organisme un reste de vitalité.

            

J'eus même la curiosité d'observer quel effet pouvait produire cette injection sur le lien fluidique unissant mon double à mon corps physique : quelques secondes après que le liquide avait pénétré dans les tissus, ce lien devenait plus visible, plus brillant, les stries lumineuses, alternativement bleuâtres et orangeâtes, qui le parcouraient n'avaient plus la même lenteur, la même atonie, la même pâleur que j'avais précédemment constatées : elles étaient plus visibles et animées maintenant d'une rapidité certes appréciable mais qui était encore loin d'égaler celle, positivement vertigineuse, qui se remarque dans la circulation odique de ce lien chez les sujets en bonne santé.

           

Le docteur regarda sa montre :           

— En attendant les sujets, dit-il, je vais faire la suggestion convenue.

          

Et, s'adressant à un aide          

— Voulez-vous suivre avec moi sur le visage les phénomènes qui peuvent se produire ? De la sorte, vous contrôlerez.           

— Voici, me dit Sage, la préparation de la principale expérience. Suis-la attentivement.

          

Cependant l'aide s'était penché sur le visage de mon corps où son regard s'était comme fixé.           

— Le coma, murmura-t-il.          

— Pas tout-à-fait, rectifia le docteur.

           

En même temps, il me prit les mains qu'il conserva un instant dans les siennes, puis commença une série de passes magnétiques qui, partant de la tête, suivaient toute l'étendue du corps ; il les faisait alterner, entre temps, avec un souffle chaud.

          

Chose étrange ! J’en éprouvais comme un indicible bien-être auquel je me laissai aller et qui me pénétrait tout entier.

          

Plusieurs fois, durant ma vie, j'avais tenté de me soumettre à l'effet du magnétisme : jamais aucun opérateur n'avait pu m'endormir, ce que j'attribue à ce fait que, depuis que j'avais atteint l'âge d'homme, je m'étais imposé un entraînement continu vers le développement, l'hyper dynamisation de ma volonté, de telle sorte que cette volonté était plus forte que celle d'aucun des opérateurs à qui j'avais eu affaire et que, instinctivement, malgré mes meilleures dispositions, elle se refusait à s'effacer devant une volonté étrangère. Je faisais partie, en un mot, des trois ou quatre sujets sur mille qui se montrent totalement rebelles à toute emprise magnétique et dont on ne peut venir à bout que par le préalable emploi de stupéfiants. Toutefois, au cours de ces essais, comme aussi quand je me livrais à des expériences d'auto-magnétisation, j'atteignais parfois un état de léger engourdissement où je me sentais envahi par le bien-être du fluide psychique qui me parcourait ; mais ce n'était là qu'une sensation légère, vague, et dont je ne constatais l'existence que parce que précisément je m'attendais à en éprouver l'effet.

             

Dans la dernière période de ma vie, il est vrai, cet état réfractaire à l'action magnétique s'était modifié, par suite, vraisemblablement, d'un affaissement de volonté amené chez moi par l'âge, et, parfois, pour me remonter, disait-il, le docteur me soumettait à des passes qui faisaient circuler en moi une vie plus riche et plus active, mais qui ne m'entraînaient jamais plus loin qu'une certaine torpeur — résultat d'un léger état hypnoïde — dont, au reste, il n'avait aucune peine à me faire sortir.

             

Ici, rien de tel. Je me sentais pénétré à la fois dans mon organisme matériel et dans mon double, par un courant indicible de force et d'énergie ; il me semblait que je n'aurais qu'à vouloir, pour réintégrer mon corps et renaître à l'état normal ; mais je n'avais plus la possibilité de vouloir ; c'était, chez moi, comme si un autre — le docteur — eût été moi ; c'était l'effet de son dynamisme que j'avais la sensation d'éprouver en moi ; c'était, en un mot et pour tout dire, sa vie qui me faisait renaître.

           

Je voulus lui marquer mon état du moment et fis un effort énorme pour galvaniser mon être.       

— Les paupières ont remué, fit observer l'aide.     

— Je n'ai pas remarqué, dit le docteur. Vous êtes sûr       

— Absolument sûr.       

— En ce cas, je vais procéder à la suggestion. Nous recommencerons s'il n'y a pas de résultat.

 

         

Alors, interrompant ses passes, il se pencha vers moi et me dit d'une voix douce, ferme, pénétrante :       

— M'entendez-vous ?

         

Puis il affirma :       

— Vous m'entendez !

         

Je répondis : — « Oui, je vous entends ! ».

        

Mais je me rendis compte que ma réponse ne dépassait pas mon double ; je voulais cependant marquer, par un signe quelconque, que je comprenais, et je fis le même effort que précédemment.      

— Il y a encore eu un plissement de paupières, dit l'aide.     

— Oui, j'ai vu, cette fois. Il est dans l'état voulu.

          

Alors, se redressant un peu et me prenant encore les mains dans les siennes, il prononça avec une singulière autorité :      

— Dans un an, vous reviendrez me voir... D'autres personnes seront avec moi pour constater le résultat. Il faudra... il faudra que, par un moyen quelconque, vous manifestiez votre présence... Cela, je le veux !... Je le veux ! Je le veux !... Vous avez compris ?

          

Je fis le même effort. Mes paupières battirent, ce que le docteur et son aide constatèrent aussitôt.

           

Et il ajouta d'un ton de plus en plus ferme et autoritaire :       

— Dans un an... jour pour jour... heure pour heure… Nous vous attendrons ici même. C'est ma volonté absolue... formelle... et vous savez qu'en ce moment vous lui êtes soumis sans résistance possible !

           

Nouvel effort de ma part. Nouveau battement de paupières. Sa volonté, en effet, me pénétrait, m'enveloppait, me dominait, au point que, par instants, je me demandais si j'étais bien moi, ou si, plutôt, je n'étais pas lui !       

— Maintenant, fit-il à mi-voix, la suggestion est donnée; je suis sûr qu'il reviendra.      

— Et s'il peut se manifester, devant les témoins, ajouta l'aide, ce sera une preuve indéniable, irréfragable de sa survie !       

— Ce sera en tout cas, conclut le docteur, une expérience d'ordre transcendantal à laquelle il a voulu faire servir sa mort... Oh ! Il' était bien assuré dans sa volonté, et quand je lui en parlais, ces jours derniers encore, il me répondait sans ombre d'hésitation, sans doute possible      

— « Si vous êtes aussi ferme que moi, nous réussirons, docteur, je vous en réponds. J'ai trop la volonté de donner après moi la preuve, scientifiquement expérimentale, de cette survie de l'être que j'ai si souvent constatée au cours de mes observations sur le Mystère et de mes expériences de psycho-physiologie ! ». Si vraiment il emporte de l'autre côté le monoïdéisme voulu et qu'il puisse le réaliser. Le résultat de cette tentative sera réellement formidable.

                   

Il consulta de nouveau sa montre avec impatience.       

— Comprends-tu maintenant, me dit Sage, la portée de l'expérience que tu as voulue ?      

— Oui... dans un an... jour pour jour... heure pour heure... ici !... Je viendrai.       

— Mais pourras-tu te manifester ?       

— Seul... je suis bien faible... Mais avec votre aide, il faut que je réussisse.       

— C'est bien. Je t'aiderai.

          

A ce moment, un roulement de voiture se fit entendre au dehors.        

— Enfin ! s'écria le docteur, voici les sujets.

         

Et, vivement, il prépara deux fauteuils se faisant face devant le lit, l'un vers la tête et l'autre vers les pieds, séparés par un espace suffisant pour qu'il pût lui-même approcher de mon corps en cas de besoin.

        

Cette dernière remarque, je le fais observer, n'est pas de moi, mais elle est restée dans mon souvenir parce que sa perception fut pour moi l'occasion d'observer que je possédais une faculté nouvelle. Cette pensée, je l'avais lue — positivement — dans le cerveau du médecin.              Dès lors, il me suffit de regarder attentivement la tête des assistants pour percevoir leurs idées, en même temps qu'eux, c'est-à-dire au moment même où elles s'y formaient... Des assistants, viens-je de dire ? Je préciserai : des assistants terrestres, car ensuite, quand je voulus exercer cette faculté vis-à-vis des êtres du monde nouveau où je venais d'entrer, je fus bien forcé de m'avouer que je pouvais agir de la sorte dans le cas seulement où ils consentaient à s'y prêter. Et la raison de cette différence est bien simple : chez les vivants, la création de la pensée produit des vibrations cérébrales, et des destructions de cellules que je percevais facilement avec un peu d'attention et qui me révélaient l'idée générée ; il en va autrement chez les êtres du mystère où la cérébralité est complètement remplacée par une mentalité pure, et où l'idéation complète s'opère de façon purement mentale.

 

Mes réflexions furent interrompues par l'entrée des sujets, Mme V... et Mme C... que le docteur fit aussitôt asseoir sur leurs sièges respectifs.

 

L'une, Mme V..., m'avait longtemps servi de sujet de recherches dans les dernières années de ma vie ; je l'appréciais beaucoup parce que je l'avais fortement développée au point de vue du dédoublement et j'avais découvert différentes particularités curieuses en travaillant avec elle. Je lus sur ses traits, dès l'entrée, l'indice d'une grande tristesse, ce qui, je l'avoue, me fit quelque plaisir.

 

En effet, tous les sujets qui me sont passés par les mains au cours d'années et d'années d'expérimentation ont été unanimes à m'avouer la grande sympathie qu'ils éprouvaient pour moi ; cette sympathie m'était certes précieuse, surtout en ce sens qu'elle leur permettait de s'abandonner avec la plus absolue confiance aux expériences que je tentais avec eux, lesquelles se poursuivaient de la sorte, avec, à la fois, les plus grandes chances de réussite et le moins de risques possible ; cette sympathie était d'ailleurs bien facile à faire naître, par un procédé tout simple en soi-même, mais dont l'emploi semble malheureusement inutile à la grande majorité des expérimentateurs, et qui consiste invariablement en ceci : à la fin de chaque séance et immédiatement avant le réveil, donner au sujet utilisé la suggestion que, revenu à l'état normal, il se sentira aussi dispos, aussi calme et aussi gai qu'il ne l'a jamais été.  De cette façon d'agir, il résultait que mes sujets, au lieu de sortir de la séance énervés et fatigués, sinon brisés, ainsi qu'il leur advenait avec d'autres opérateurs, se sentaient aussi bien portants, aussi alertes d'esprit et de corps que s'ils sortaient d'un sommeil normal et reposant. Et tous, je puis le dire sans exagération, étaient enchantés de travailler avec moi, sans se rendre compte du motif de la sympathie qu'ils éprouvaient à mon égard.

 

L'autre, Mme Y..., était surtout un sujet du docteur qui appréciait en elle sa netteté de vision hyperphysique ; j'avais eu jadis quelques séances d'étude avec elle, mais j'y avais renoncé par suite de certaines difficultés qu'elle présentait à l'expérimentation, difficultés qui, en somme, ne lui enlevaient rien de sa valeur comme sujet et qui provenaient peut-être uniquement de la façon dont je m'y prenais à son égard, car, pour sa part, le docteur en était très satisfait. En cet instant, elle paraissait surtout tomber de sommeil, et je pensai qu'on avait dû la réveiller brusquement pour l'amener ici.

 

Le docteur commença par Mme V... dont il prit les mains dans les siennes, en lui disant avec douceur de s'endormir. J'eus plaisir à remarquer qu'il employait vis-à-vis d'elle le procédé dont je me servais moi-même à son égard, car la sensitivité de ce sujet -était si délicate qu'il' suffisait de lui saisir affectueusement les mains en lui parlant très doucement de sommeil pour déterminer chez lui un léger choc nerveux inductif d'hypnose. Il prit ensuite les mesures nécessaires pour lui faire approfondir, seule, l'état léthargique, naturellement très superficiel, obtenu par ce procédé.

 

Quelques passes suffirent pour mettre Mme Y..., déjà prédisposée au sommeil, dans le degré d'hypnose nécessaire à la voyance hyperphysique.

— Comment voyez-vous le corps qui est sur ce lit ? lui demanda le docteur.

      

Elle répondit d'une voix blanche :

— Le lien vital m'est à peine visible... Approfondissez mon sommeil.

 

Quelques passes magnétiques, puis :

— Là... je vois bien... Le lien vital tend à disparaître, mais il est encore assez fort… la vie y circule... difficilement… mais elle circule.

 

Le docteur revint alors à Mme V... :

— Votre sommeil est-il assez profond pour que je vous dédouble ?

— Oui.

— Eh bien !voyez, je place un siège à votre gauche allez vous y asseoir en laissant votre corps matériel où il est... Est-ce fait ?

— (Après un certain temps) Oui...

— (A Mme Y...) Le double de Mme V... est-il suffisamment condensé ?

— Non, répond Mme Y... Magnétisez un peu Mme V... pour lui faciliter la complète formation de son fantôme.

— (Après quelques passes) Et maintenant ?

— Oui.

— Bien. (A Mme V...) Pouvez-vous me dire si le double du corps couché sur ce lit est dans la chambre ? Le voyez-vous ? Suivez le lien vital qui part de l'organisme physique.

— Je le vois il est dans la chambre.

— Pouvez-vous aller près de lui ?

— Je n'ose pas.

— Pourquoi ? Vous en avez peur ? Il vous était sympathique pourtant, de son vivant.

— Oui, mais il n'est pas seul.

— Pas seul ? Qui donc est avec lui ?

— Un autre, très brillant, qui l'aide, qui le guide.

— (A Mme Y...) Qu'est-ce que cela veut dire ?

— En effet, affirma le sujet Mme Y..., ils sont deux l'un qui est en train de mourir et l'autre, qui est mort depuis des années, et très dégagé de la matière, très puissant.

— Mme V..., il faut que votre double aille vers eux... n'ayez pas peur, ils ne vous feront pas de mal.

 

Je m'avançai vers Mme V..., ou plutôt vers son double fluidique et je lui tendis les mains, essayant de reprendre le sourire de bienvenue dont j'accueillais jadis son arrivée aux séances d'étude. En même temps, je lui murmurai : « Je vous fais donc peur, maintenant, Mme V... ? Elle me prit les mains, rassurée, et dit au docteur, par l'organe de son corps inerte :

 

— Je suis près de lui. Il me tient les mains. Que faut-il faire ?

— Demandez-lui quelle est cette autre entité qui s'est introduite dans l'expérience... Compte-t-elle la favoriser ou la fausser ?

 

J'expliquai à Mme V... : C'est un ami de l'Au-delà qui m'a longtemps aidé dans mes expériences de psycho-physiologie et qui m'avait toujours promis d'être près de moi aux dernières heures de mon existence terrestre pour faciliter mon passage sur un autre plan ; il comprend l'intérêt de l'expérience en cours et compte s'employer à sa réussite.

— D'ailleurs, ajouta Sage, si j'avais voulu nuire à cette recherche, je n'aurais eu qu'à ne pas me montrer et à brouiller tout. N'ayez donc aucune crainte au sujet de ma présence ici.

 

Mme V... transmit toutes ces explications au docteur qui parut satisfait de la tournure des choses et répliqua :

— Bien ! Tenez toujours votre double en communication avec celui du mourant, et suivez bien à la fois ses sensations, s'il en éprouve, et le cours de ses idées si, dans sa situation, il est apte à en générer.

— Oui, il l'est, en ce moment du moins, car c'est lui qui vient de me faire savoir tout ce que je vous ai transmis relativement à la présence d'une autre âme ici.

— Alors ne le quittez pas...

 

Je repris dans mes mains celles de Mme V... à qui je -dis en souriant :

— C'est entendu, vous ne me quitterez pas. Comptez-vous cependant m'accompagner où je vais ?

— Ah ! non, protesta Mme V..., protestation qui communiqua à son organisme physique une agitation un peu fébrile.

— N'ayez pas peur, lui dit alors le médecin... Allons, demeurez calme ! Il ne vous arrivera pas de mal. Tenez-vous bien en communication avec le double du mourant. Vous, continua-t-il, en se tournant vers Mme Y..., décrivez-moi l'état du corps qui est sur ce lit.

— Le corps matériel m'apparaît très sombre, l'extrémité des membres s'efface complètement dans l'ombre de l'ambiance ; la luminosité générale reflue lentement et progressivement vers la poitrine et la tête. Les artères et les veines qui, chez vous et les autres vivants, me font l'effet d'un réseau de vaisseaux parcourus par de petits torrents orangeâtres au cours excessivement rapide, ne me semblent plus, chez le mourant, que quelque chose d'immobile, d'inerte ; le courant existe toujours, mais très lent comme s'il circulait avec difficulté dans les vaisseaux; le liquide est sombre, presque noir, le cœur semble ne battre qu'avec effort... les valvules s'ouvrant à peine comme à regret, et, de tout le système, les parties centrales seules présentent encore quelque visibilité ; même pour moi qui vois en ce moment non avec mes yeux de chair mais avec le sens extériorisé de la vision, les extrémités se devinent plutôt qu'elles n'apparaissent... Le ventre lui-même s'assombrit....

— Bon. Et le système nerveux, maintenant. Comment voyez-vous le système nerveux ? Chez moi, chez les vivants, il vous donne l'impression comme d'une sorte de toile d'araignée très brillante et sans cesse parcourue en ­tout sens par une sorte de courant de substance fluide, rutilante, que vous avez souvent comparée à l'électricité. Mais chez le mourant, que voyez-vous ?

— Le système nerveux a subi le même obscurcissement, quoique moins prononcé, que le système vasculaire. On dirait que le courant électrique a tendance à s'arrêter : ce n'est plus le fleuve de feu normal mais comme un dégagement d'étincelles tantôt ici et tantôt là... des étincelles pâles qui ont de la difficulté à jaillir et qui s'éteignent presque aussitôt. Seules, ta tête et la colonne vertébrale, surtout vers le sommet présentent une luminosité continue, mais la vivacité, l'éclat de leur feu sont beaucoup atténués ; c'est comme de la braise qui couve sous une légère couche de cendre.

 

Le médecin se pencha vers le corps, essaya d'y provoquer quelques réactions nerveuses, et murmura :

— Le premier degré de la mort est analogue au premier état d'hypnose : léthargie !...

 

Il réfléchit un moment, puis, se tournant vers le sujet Mme V...

— Quels sentiments l'animent en cet instant ? demanda-t-il.

 

Je mis rapidement Mme V.., en rapport avec ma mentalité du moment, et sa bouche répondit :

— Il est calme. Il suit avec curiosité tout ce que vous faites. Il est d'avis que Mme Y... voit parfaitement son état corporel, absolument comme cet état lui apparaît à-lui-même.

 

Et cela était exactement, rigoureusement vrai.

 

Le docteur se tourna vers le sujet Mme Y..., et lui demanda :

— Voulez-vous voir maintenant le lien fluidique qui unit le corps au fantôme ?

— La même oblitération se remarque en lui, mais avec une différence : le double courant vital subsiste encore, quoique très lent ; l'échange des deux espèces de vie n'est plus normal ; le courant de vie animale, allant du corps au double a presque disparu ; le courant de vie psychique, allant du double au corps est fortement ralenti ; les stries vitales sont espacées, assombries et animées d'un mouvement moins rapide ; le lien lui-même semble affaibli, distendu ; il présente par places des renflements et des dépressions, comme s'il avait tendance à se rompre... il est, en un mot, dans un état tout à fait anormal.

— Bon ! Et le double, le fantôme ?

— Oh ! Le double est plus brillant, plus lumineux que celui d'aucun vivant l'est cependant moins, beaucoup moins que l'entité qui se tient à ses côtés, et qui, elle, est complètement dégagée de toute matérialité : le premier est seulement très lumineux, tandis que la seconde est resplendissante ; il émane, de tout son être, une irradiation qui éblouit.

— Voyez si le dégagement progressif est stationnaire ou s'il va se poursuivre.

 

Le sujet, Mme Y..., sembla hésiter.

— Eh bien ?

 

Je sentis une série de vibrations mentales qui, produites par Sage, me communiquaient toutes ses pensées :

— Viens maintenant, me disait-il ; suis-moi ; je vais t'aider à continuer le dégagement qu'ils attendent et à l'amener vers son issue définitive.

 

Alors, le sujet, Mme Y... répondit nettement :

— Il va se poursuivre.

 

Le Docteur se tourna vers l'autre sujet, Mme V... :

— Voulez-vous nous dire, demanda-t-il, quelles sensations éprouve son double et quels sentiments agitent sa mentalité ?

— Il est excessivement troublé, répondit le sujet interrogé ; toutes sensations et tous sentiments sont en ce moment brouillés en lui ; je l'interroge en vain, il ne veut ou ne peut rien me faire savoir.

  

Cela était exact, mais le médecin qui — je le lus dans son cerveau — rapportait ce trouble à l'effet de la scission entre les deux parties principales de mon être, commettait, en ceci, une erreur absolue d'appréciation. Oui, j'étais troublé, mais pour un tout autre motif que je communiquai à Sage :

— Vous suivre ? Vous me demandez de vous suivre, pour continuer le dégagement de mon être ? Mais cela ne se peut pas ainsi ; c'est du corps même, c'est de l'organisme matériel que doivent s'opérer les dégagements successifs des différents principes constitutifs de l'âme.

— Oui, je sais. C'est ainsi que, dans ta brochure « Comment on meurt, comment on naît » tu as décrit le mécanisme de la mort : tu t'es trompé, voilà tout !

 

Mon trouble ne faisait que s'accentuer à cette révélation. Sage continua :

— Calme-toi. L'erreur est chose humaine, et tu es ici précisément pour dépouiller la gangue de l'illusion et voir les choses telles qu'elles sont... Calme-toi... Ton erreur, en somme, fut bien minime : tu as cru et tu as écrit que les dégagements successifs s'opéraient du corps matériel pris comme point, de départ : tu vois maintenant comment se poursuit la série des scissions : c'est le double tout entier, c'est-à-dire l'âme totale dominée par l'esprit, qui quitte d'abord l'organisme physique, et c'est du doublé, retenu à proximité de l'organisme par la partie vitale de l'âme qui est la base de l'âme unie au corps, c'est du double que s'opèrent les scissions successives des éléments de l'être ; l'organisme n'est plus rien qu'un quasi-cadavre, il a seulement la perception de ces dégagements progressifs par le lien fluidique qui l'unit au double.

— Mais cette erreur que j'ai commise... Ami, je voudrais la réparer...

— Dans un ouvrage ultérieur ? demanda Sage en riant. Il est trop tard. Rassure-toi, d'autres s'en chargeront. La science humaine est ainsi faite qu'elle n'est qu'une continuelle réparation des erreurs dues aux théories inexactes des devanciers, par les travailleurs subséquents. Tu n'as pas, je suppose, la vanité de t'imaginer que, seul entre tous, tu fus impeccable et que, seules entre toutes, les œuvres que tu as laissées ne peuvent être que l'expression de la vérité absolue

    

Son langage avait progressivement pris une hauteur, une autorité qui me dominaient ; je courbai la tête et restai silencieux.

— Allons, viens !

 

Je le suivis, entraîné par son indiscutable ton de commandement, et aussi, l'avouerai-je, mû par une sorte de crainte.

 

Je me sentais en effet un peu effrayé d'avoir à me mouvoir dans ce milieu, inconnu pour moi, et, pour tout dire, de quitter la Terre. Tant que je m'étais tenu à proximité de mon corps matériel, il me semblait que je comptais encore parmi les vivants, mais maintenant !... Maintenant j'étais comme un enfant que l'on emmène dans un milieu inaccoutumé, qui craint de s'égarer et qui, pour ce motif, ne veut pas abandonner la main de son conducteur. I1 me semblait que si mon guide m'avait quitté, je me serais perdu.

 

Mais, d'autre part, la seule pensée de m'éloigner de ce monde où je venais de vivre ma vie, me causait une émotion intense ; j'aurais désiré demeurer, oui — mais pas seul — et je ne voulais pas, non, je ne voulais pas être quitté par Sage. Aussi, sur son ordre, fis-je un effort pour me rapprocher de lui.

 

Chose étrange ! Cet effort que, sur le moment, je croyais physique, était purement mental : c'est ma volonté seule qui agissait, et devant mon désir de me retrouver près de mon conducteur, les fluides ambiants, qui au premier abord me semblaient devoir m'être un insurmontable obstacle, s'écartaient d'eux-mêmes devant moi — non pas devant moi — mais devant ma volonté qui me portait.

 

Il y avait quelque émotion, certes, à m'élancer ainsi dans l'espace, mais je me sentais léger comme une bulle de savon, et, pour tout dire, je me mouvais dans l'atmosphère beaucoup plus facilement que, sur terre, pour faire quelques pas.

 

Cependant il m'en coûtait de quitter le monde où j'avais vécu.

 

Sage comprit ma pensée, et, comme pour répondre à un interrogatoire que j'allais formuler :

Il le faut ! dit-il. Maintenant, nous n'avons plus à suivre les opérations qu'ils font en bas ; ton seul éloignement facilitera la tâche de désagrégation : La partie vitale de ton âme va demeurer près du corps qu'elle va suivre dans la mort — non pas le néant de la mort — mais la dissolution par la mort des éléments physiques et chimiques ; les éléments supérieurs de ton être vont te suivre, comme un corps fluidique infiniment plus immatériel que ton double vivant, et dont la base et le support seront, jusqu'à nouvel ordre, la partie sensitive de ton âme, telle que tu l'as faite dans ta dernière vie, mais qui, elle aussi, est destinée à s'épurer, à s'alléger de ses principes trop hyliques, pour ne conserver que la sensibilité psychique qui te sera utile dans ton nouveau genre de vie. Tu savais tout cela ?

— Je croyais le savoir, mais jamais avec une telle netteté... Et puis, repris-je avec humilité, vous m'avez fait constater, ami, que j'avais commis une erreur... Qui me dit que mes erreurs de science humaine ne sont pas légion ?

— Non, et la preuve en est l'aisance avec laquelle tu as délaissé ton enveloppe terrestre. As-tu souffert ?

— Moralement, oui.

— Mais pas matériellement. Tu savais justement que la mort est la condition essentielle de la vie, la transformation chrysalidaire qui de la chenille humaine fait le phalène des régions mystérieuses. De cela, au moins, tu étais sûr ?

— Oui, ami, j'étais sûr... une certitude basée à la fois sur mes études théoriques et sur des expériences renouvelées à l'infini.

—Bien, ça ! Quant à la douleur morale, ce n'est rien.

 

Je voulus protester. Il reprit avec une autorité persuasive :

— Je dis : rien ! Rien, parce que tu ne sais pas. Lorsque, sur terre, tu quittais un ami que tu étais sûr de revoir le lendemain, éprouvais-tu donc de la souffrance ? Eh bien ceux que tu as délaissés dans la matière, tu les reverras dès que ta volonté te portera vers eux, et quand le temps viendra pour eux de rencontrer la fin de leur épreuve momentanée... Ton épreuve à toi est terminée.

— Près de vous, ami, je suis plus ignorant qu'un enfant, et mon souvenir est plein de trouble... Instruisez-moi donc. Quelles fautes avais-je à expier en cette dernière incarnation ? Et comment ai-je soutenu l'épreuve ?

— Le savoir et établir ton bilan moral constitueront ta principale tâche parmi nous. Au reste, tu vas voir un être qui te guidera dans le dédale de tes actes humains... Viens !... Allons, on nous attend.

 

Je suivais mon guide en méditant ses paroles. Les dernières qu'il prononça me surprirent: Qui donc pouvait nous attendre ?... et, avant tout, où donc et comment me trouvais-je entraîné de la sorte ?

 

Je regardai, surpris, autour de moi : J'étais comme baigné dans un océan de fluides mouvants où je glissais rapidement et sans effort. Tous ces fluides étaient par eux-mêmes plus ou moins sombres, plus ou moins lumineux, mais tous étaient intimement éclairés par des nuances de toutes les couleurs, et plus particulièrement bleuâtres, irisées, exquisément douces, inconnues de la terre, et dont le chatoiement multiple créait aux regards un bercement sans fin d'éblouissements toujours renouvelés.

  

Ils étaient doux non seulement à la vue mais à tout ce que, sur terre, on appelle les sens: c'est ainsi qu'ils dégageaient un parfum d'une étrange subtilité. J'appris plus tard que tous ne sont pas de la sorte et que, principalement autour des âmes mauvaises, il en est de noirs, épais et fuligineux. Mais ceux qui m'entouraient alors me charmaient à un indicible degré : c'était, devant mon regard, comme un flux de magnificences.

— Oh ! Sage... Ami Sage, m'écriai-je au paroxysme de l'admiration. Mon Dieu ! que tout cela est beau !

— Oui, je t'ai fait franchir sans que tu t'en aperçoives la région sombre, le cône d'ombre de la terre, l'enfer de tous les damnés...

— Les damnés ? Interrogeai-je, surpris d'entendre prononcer ce mot, qui, d'après ce que je savais, ne pouvait s'appliquer à aucune réalité.

 

Mon guide m'expliqua le sens de sa parole :

— Oui, les damnés, tous ceux que leur attachement aux plaisirs bas de la terre, leur esclavage des passions boueuses et des aspirations malsaines retiennent dans le cône d'ombre, et qui ne se sont pas encore senti le courage du renoncement. Ceux aussi qui se sont suicidés ou qui n'ont pas le courage de s'éloigner. Ceux-là restent à ramper près de leur joie morte, et près de leurs folies qu'ils ne veulent pas tuer... Le franchissement de ce cercle des damnés est parfois épouvantable, parce qu'ils hurlent à toute âme qu'ils voient monter vers la lumière... tu le sais, puisque, dès ta vie terrestre, tu as jeté un regard curieux dans ce pandémonium effroyable... je t'ai épargné l'angoisse du franchissement... Viens !

— Mais où donc, enfin ?

— Je te l'ai dit : où nous sommes attendus

— Par qui ?

 

*

*  *

 

Sans me répondre il m'entraîna, et je glissai à sa suite, éperdu, sur cette voie magique de merveilleux fluides où maintenant le soleil jetait à profusion ses éclaboussements d'or.

 

Mais alors un phénomène particulier se passa dans mon être, qui vaut la peine d'être noté.

 

En cet éblouissement de métal en fusion que le soleil répandait à torrents autour de lui, et dont je me sentais comme envahi, pénétré, imprégné jusqu'au tréfonds de moi-même, une sorte de vision se fit, et toute la vie que je venais de finir m'apparut en même temps dans son ensemble et par tableaux successifs, comme en un éclatement de lumière.

 

Je me vis tout d'abord en mes primes années, aussi loin que pouvait remonter mon souvenir, c'est-à-dire dans les jours de mon intelligence à son éveil.

 

Une scène me frappa, notamment, que j'avais depuis longtemps oubliée et qui revivait devant moi : le cheval de mon père, échappé de son écurie, folâtrait dans les plates-bandes du jardin que défonçaient ses sabots et que fauchait son galop... une domestique épouvantée se précipitait vers moi et m'emportait dans la maison tandis que je voyais le gros chien Boulaud aboyer en courant après le cheval...

 

Puis, d'autres scènes enfantines : la visite du nouvel an aux grands-parents et le départ à trois heures du matin par la diligence « la Jumelle » correspondance des Laffite et Gaillard, où, malgré la paille du plancher, il faisait si froid en ce matin d'hiver.

 

Et je me revoyais à S... avec Mlle de la S..., une vieille fille de très haute noblesse, disait-on autour de moi, mais ruinée et cherchant un appoint à ses trop maigres rentes en enseignant les arcanes de l'alphabet aux intelligences à leur début.

 

Puis, c'étaient mes voyages à G... chez mon grand-père paternel, ancien notaire et maire de l'endroit, où l'on me laissait souvent passer quelques jours, fêté par Rosine, la servante. Et je sentais encore le vieillard, à la physionomie rieuse, passer ses doigts décharnés dans les boucles de ma chevelure que ma mère frisait au fer chaud — un supplice — avant, de m'y amener.

 

Enfin c'était mon entrée à la pension de L..., à V... où je ne faisais que passer et d'où l'on me retirait après un grave accident qui avait failli me coûter la vie, pour me remettre à D... chez mes grands-parents maternels, entre les mains d'un prêtre qui me faisait commencer mes études et de qui l'amitié me suivit dans la vie.

 

Et, ma première communion faite, je rentrais à V... où mon père me plaçait dans la pension de l'Abbé C..., une institution d'élite, disait-on en ville, où n'était pas reçu le premier venu ; et, au fait, l'Abbé ne voulait pas plus de six élèves par classe. J'y fis mon entrée en sixième où je me montrai, quoi qu'il m'en coûte de l'avouer, un cancre parfait ; je stupéfiais même littéralement tout le monde en reculant de trois mètres soixante quinze, disait-on de moi, la limite jusqu'alors connue de la paresse... Et toutes les scènes qui s'ensuivirent : menaces de renvoi de la part de l'Abbé, punitions sévères dans la famille... la réaction s'ensuivait et, l'année suivante, j'emportais tous les prix ; puis je terminais mes études avec l'Abbé lui-même, un helléniste si remarquable que, la veille de ma mort, je lisais encore dans le texte un passage du Philoctète...

 

Et, les unes après les autres, toutes les scènes de ma vie d'adolescent, puis d'homme se succédaient devant ma vue interne, avec une telle précision, une telle netteté que je n'en puis citer d'exemple plus remarquable que le suivant : En une période moyenne de ma vie, vers l'âge de quarante ans, m'occupant d'études sur les écrits religieux apocryphes des premiers siècles du Christianisme, j'eus à traduire, à la Bibliothèque Nationale une vie de la Vierge, enfouie dans un des colossaux in-folio de Combéfis où je l'avais trouvée. Cette vie, écrite par un anonyme byzantin du V° ou VI' siècle, était en un grec terriblement décadent, et un mot, dont aucun dictionnaire n'avait pu me donner la signification, dont la racine même m'avait échappé, avait été pour moi une cause d'ennuis. Or, en ce moment, ce mot se représenta intact à ma mémoire, et je revis toutes les racines auxquelles j'avais vainement essayé de le rapporter...

 

Ainsi en fut-il sur le moment de tout le cours de ma vie qui m'apparut avec une précision de détails sans pareille, depuis que mes regards avaient commencé à s'ouvrir aux choses de la terre, jusqu'au moment où je venais de délaisser mon corps.

 

Et toute cette vie humaine — la mienne — se révéla en un temps qui n'excéda certainement pas une durée de quelques secondes, bien qu'elle ait embrassé de longues années: cela tient à ce que, de l'autre côté du voile, le temps, pas plus que l'espace, n'existe ; et, sur le moment, je m'en rendis si bien compte que je me souvins, à la lettre, de la citation d'un fait de rêve énoncé depuis des années pas le Dr Encausse : « Nous rappellerons, à ce propos, l'histoire du dormeur « qui rêvait qu'il avait été arrêté, jugé et condamné pour un crime qu'on lui avait

« imputé : il avait vécu les affres de la prison, avait été extrait de sa cellule, conduit à la 

« guillotine et guillotiné. Il s'était réveillé épouvanté, ayant reçu sur le cou son

« ciel de lit. Toutes ces images l'esprit les avait provoquées entre le moment de la chute du

 «ciel de lit et le moment de la perception de cette chute... ».

          

Et non seulement, je me souvins à la lettre de cette citation, mais encore je me rappelai l'avoir reproduite dans un de mes ouvrages et avoir, à cette occasion, fait le calcul précis de la durée de cette sensation, et le chiffre m'apparut aussi nettement que s'il eût été écrit devant mes veux

: un cent soixante-dixième de seconde !

 

Je savais, du reste, que cette récapitulation instantanée, en un soudain et multiple diorama de la vie qui vient de finir, se présente à l'esprit de tous les mourants, et je ne fus pas autrement étonné du phénomène dont je venais d'être l'objet.

 

Je sentis, à ce moment, que diminuait la rapidité de notre glissement dans l'espace et Sage, se tournant vers moi, me dit :

— Nous voici rendus.

 

En même temps, une figure, pâle, douce et rayonnante de bonté sereine, vint à notre rencontre, que je reconnus aussitôt.

— Père, c'est toi ! M’écriai-je.

 

Mais derrière lui s'avançait une théorie d'êtres : ceux que j'avais aimés dans cette vie et qui l'avaient délaissée avant moi — et les êtres avec qui j'avais été lié au cours de mes existences antérieures ! Je reconnus tout d'abord les amis de mon plus récent passage sur terre, puis, progressivement, mes souvenirs d'antan s'éclairaient et je retrouvais les physionomies familières de mes autres vies plus anciennes.

 

Aussitôt exprimées, de nouvelles effusions débordaient de moi-même et je me sentais envahi d'une telle joie, d'un bonheur si absolu, que je m'écriai malgré moi :

— Est-ce donc cela, la mort ?

— Oui, répondit bravement Sage, lorsque toutes les tâches sont accomplies et que l'épreuve suprême fut bien supportée, la mort, c'est cela

— Mais pourquoi, demandai-je, tous mes amis d'ici ne sont-ils pas venus au-devant de moi pour m'aider dans le franchissement du seuil pour me recevoir à l'issue de la vie d'en bas ?

— Quelques-uns d'entre eux ne savent pas encore pénétrer dans la matière dont le seul contact leur est pénible ; les autres n'ignoraient pas que les derniers instants devaient donner lieu à dé certaines expériences qu'ils craignaient de troubler ; tous d'ailleurs étaient sûrs que je suffirais, à la tâche, et ils ont préféré t'attendre ici.

— Tous cependant ne sont pas ici... Où se trouvent tels et tels, que j'ai connus et aimés sur terre et qui m'ont eux-mêmes, donné leur affection — la plupart au cours de mes vies antérieures. M'auraient-ils donc fui à mon arrivée parmi vous ? Pourquoi ne les retrouvé-je pas ?

— Ils sont réincarnés, dit gravement mon père ; ils sont en ce moment au cours d'un nouveau cycle d'épreuves pour progresser, pour monter, pour se rapprocher de l'Absolu de tout : si tu veux, nous irons les voir, les aider à porter leur fardeau, car il en est un surtout qui l'a choisi bien lourd, et qui a souvent besoin de nous pour ne pas plier sous le faix.

— Qui donc ?

— Celui que tu as connu sous le nom de l'écuyer Picard...

 

Ce nom ne me disait rien tout d'abord, mais dès que j'eus concentré mon attention sur lui, tout un coin de ma vie immédiatement antérieure sortit de l'ombre et s'éclaira d'un jour singulier.

— Celui qui était mon compagnon d'armes à la bataille d'Ivry où il m'a sauvé la vie au péril de la sienne, me souvins-je, et que je me suis attaché dans la suite comme écuyer... il a été tué dans un guet-apens où nous ont attirés les Espagnols... un homme bien dévoué mais bien enclin au pillage... il est vrai qu'alors c'était péché mignon... c'était même autorisé par les chefs après la bataille.

— Justement, mais ce qui n'était autorisé ni par les chefs ni par aucune loi divine et humaine, c'était le massacre d'innocents... oui, un jour, à la suite d'un combat, pour piller plus aisément, il a, ce qui depuis a pesé lourdement sur lui, enfumé les habitants d'une maison : cinq personnes, cinq malheureux, la famille entière, sont morts dans l'incendie.

— Et il expie en ce moment ?

— Oui.., c'est lui-même qui a choisi son épreuve pour effacer en une seule vie les taches de son passé. Il est un pauvre pêcheur aux rives de l'Océan ; pour compenser ses meurtres, il doit sauver cinq vies humaines avant de nous revenir. Il a déjà sauvé trois personnes mais ses obligés l'oublient et il mène une vie de misère pour racheter son autre vie toute de rapines. Encore deux actes de dévouement dont le dernier causera sa mort, et reviendra, parmi nous, purifié, évolué, ayant satisfait à la pénalité de réparation qu'il s'est infligée lui-même...

 

J'écoutais ces paroles, mais sans en trop saisir le sens. Depuis l'instant de grande joie et d'intense bonheur qui avait marqué le moment de ma réunion avec tous ces êtres chers, il s'était fait en moi, progressivement, comme une sorte de réaction que je ne m'expliquais pas : le trouble qui s'était emparé de mon être au sortir de ma vie terrestre, et que j'avais pour un moment dominé, se faisait plus grand, m'envahissait en même temps qu'une fatigue mentale presque violente voilait ma raison d'une sorte de torpeur : — sur terre j'aurais dit : « Je tombe de sommeil après une telle fatigue »... Mais là !... Qu'était-ce donc ?

— C'est le trouble de la désagrégation finale, dit Sage, répondant à ma pensée. Laisse-toi   engourdir dans les fluides, ami, tes frères veillent près de toi : ils t'appelleront quand ils jugeront dissipé le nuage qui altère ta mentalité... Repose en paix, ami.

 

Sous l'enveloppement de sa parole, je me laissai aller, m'évanouissant dans une délicieuse absence de toute pensée, parmi le mirage mouvant et coloré des fluides qui me recouvraient comme d'un réseau mobile et délicat, bercé par l'harmonie lointaine d'un hosannah montant des mondes vers l'infini... et je tombai dans un anéantissement plein d'un charme exquis, où tout, en-moi, s'effaçait, s'estompait en une torpeur bienfaisante, mes souvenirs... mes joies... mes douleurs... mes pensées... ma conscience.

 

Où me trouvais-je en revenant à moi ? Combien de temps avait duré cet anéantissement ? Autant ces questions, sur terre, eussent été logiques, autant elles étaient absurdes ici où la localisation n'existe, ne peut exister ni dans l'infini de l'espace, ni dans l'infini du temps.

 

Sur terre, en effet, on se trouve à tel ou tel endroit, à telle heure de tel jour...car la durée du temps est basée sur la course du soleil qui constitue le jour, subdivisé en heures, minutes et secondes, multiplié en semaines, mois, années, siècles, et l'espace, à la surface des mondes, possède des points de repère invariables... Ici, comment se pourrait mesurer le temps alors que l'éclat du soleil illumine, constamment de même, les champs intersidéraux, et comment se pourrait mesurer la distance entre des mondes animés de vitesses différentes mais toutes vertigineuses ?

 

D'un autre côté, pour être, avec précision, quelque part, il faut avoir un corps. Or, avais-je un corps ?

 

Je m'examinai.

 

Oui, mon être était borné : il y avait une limite entre lui et l'extérieur, mais étais-ce bien un corps que j'avais ? Non, c'était plutôt un coagulât de fluides organisés ; j'y sentais cependant, j'y voyais tout ce qui existe dans la machine humaine : système vasculaire et nerveux, viscères et membres, mais à l'état de principiation et non de réalisation : en un mot, mon organisme du moment — si toutefois je puis employer ce terme pour me faire comprendre — me semblait comme un reflet très effacé de mon organisme terrestre et je compris alors le mécanisme de la vie : dans l'état d'incarnation la partie fluidique de l'être vient en quelque sorte se superposer à la partie matérielle, et c'est elle qui donne le mouvement à tous ses rouages, qui fait vivre tous ses éléments, et qui produit, dans l'ensemble ainsi constitué, le sentiment de sa personnalité temporaire qui est comme le reflet momentané de l'immortelle individualité.

 

Alors aussi, je compris à l'évidence combien est simple la question capitale de la constitution de l'être humain, qui avait été un des principaux buts de mes études sur terre... Je compris : Des trois éléments constitutifs de l'homme — l'esprit qui est la partie dominante renfermant la conscience et le moi ; l'âme, intermédiaire plastique entré l'esprit et le corps, au moyen de laquelle la pensée se mue en acte le corps physique — je savais dès longtemps la destinée de l'esprit qui, après la séparation, remonte suivre sa marche évolutive dans un monde supérieur ; je connaissais les fins du corps matériel dont les diverses parties, gazeuses, liquides et solides, retournent après leur dissolution dans les milieux physiques d'où elles proviennent. Mais l'âme ? Que devient exactement cet élément semi-matériel et semi-fluidique au moment de la mort ? Mes études terrestres de psychologie expérimentale m'avaient amplement démontré que ce principe, loin d'être simple comme on se le figure d'ordinaire, est au contraire assez complexe et comprend un certain nombre d'éléments constitutifs que, en opérant sur des sujets magnétiques, j'avais pu isoler et étudier à part. Tous ces éléments étaient, pour moi, à n'en pas douter, des âmes particularisées dont la réunion constitue ce que l'on appelle l'âme totale.

 

Or, en m'examinant, que voyais-je ? Mon esprit était bien ici, mais son support était bien modifié. L'âme vitale, qui est la base de l'âme incarnée, n'existait plus ; à cela, je m'attendais, elle avait dû demeurer auprès de l'organisme matériel qu'elle suivait dans sa dissolution, retenue qu'elle y était par le lien vital ; mais le lien qui, dans les expériences, unit toujours l'âme sensitive à l'âme vitale avait disparu, soit qu'il se fût rompu, soit qu'il se fût résorbé dans l'une ou l'autre de ces deux âmes ; et, maintenant, le support de mon être était constitué par l'âme sensitive mais cette âme sensitive elle-même était autre qu'elle m'apparaissait dans mes expériences de la terre : c'était bien toujours le reflet d'un organisme terrestre, mais ses parties extérieures en étaient comme obnubilées, c'est-à-dire prêtes à mourir puisque tout ce qui vivait en moi était illuminé par cette lueur interne qui constitue la vie supérieure ; je compris que cette partie assombrie était sa sensibilité physique qui allait s'atrophier et disparaître; dans ce nouveau milieu, en effet, elle n'avait plus lieu de s'exercer ; l'âme sensitive devait donc se restreindre à la partie d'elle-même destinée à ne ressentir que les impressions psychiques et astrales.

 

Une autre modification avait également affecté mon être : Mon Moi de la vie terrestre existait toujours, mais très obscurci, très affaibli ; autour de lui, je sentais confusément surgir dans ma mémoire d'autres Moi dont chacun se rapportait à une de mes existences antérieures dans la matière ; et tous ces Moi différents semblaient se fondre en un tout unique, qui était mon Soi supérieur, qui les réunissait tous en lui, et qui était mon individualité intime et totale, opposée aux différentes personnalités de mes vies successives sur terre. Toutefois, cette particularité était alors pour moi encore bien confuse : je n'y compris bien qu'une chose, c'est qu'à la longue tout s'éclaircirait par la prédominance du Soi supérieur sur tous mes Moi divers.

 

La question de ma localisation dans l'espace m'avait fait sourire, mais l'autre, celle de la survivance du Moi de ma dernière existence hylique et de mon absorption progressive par mon Soi supérieur, me fit penser à Sage, avec la volonté de le voir. L'effet de ce vouloir fut-il de me transporter près de lui ou de l'amener à mes côtés par la perception de mon désir ? Je ne sais. Toujours est-il que, instantanément, je vis devant mes regards sa figure de laideur énergique et bonne.

— Eh bien t fit-il, le trouble du changement d'état commence à se dissiper ? Tu deviens apte à comprendre la vie en ce milieu où tu te retrouves comme avant ton existence terrestre ?

— Mais pourquoi ce trouble, demandai-je, dont l'utilité m'échappe, et qui se renouvelle pour chacun de nous, chaque fois qu'il rentre dans la vie astrale ?

— Réfléchis ! As-tu jamais vu un nouveau-né, sur terre, prendre part aussitôt aux conversations des personnes qui l'entourent ? La vie physique, dans les différents mondes et la vie purement psychique que l'on mène ici sont choses si absolument différentes entre elles, que l'on ne peut passer ex abrupto de l'une à l'autre ; dans quelque sens que se fasse le changement, il faut une période plus ou moins longue de préparation, d'accoutumance au nouveau milieu : cette période, pour le nouveau-né, c'est la torpeur des premiers jours qui suivent la naissance à la terre, et c'est, ici, le trouble qui accompagne la renaissance à l'astral ; entre les deux sortes d'existence, comme entre deux sortes de mouvement, il faut nécessairement un point mort qui établisse pour chaque individu une séparation nette et précise entre ce qu'il fut et ce qu'il' doit être, entre le passé et le devenir. Comprends-tu ?

— Oui, les lois éternelles sont admirables de logique et de simplicité.

— Parce que leur source immanente est elle-même la logique et la simplicité pures.

— Oui... Dieu !...

 

Et ce mot rappela un de mes souvenirs de la vie terrestre...

— Vous souvient-il, ami, d'un jour — c'était dans une période où plusieurs fois par semaine, nous avions ensemble de longs et curieux entretiens — vous souvient-il d'un jour où je vous ai demandé de m'expliquer Dieu ?

— Et toi, te rappelles-tu la réponse que je t'ai faite ?

— Oui, vous m'avez dit ceci : « Dieu est trop haut, trop loin, trop inaccessible pour que tu puisses t'en faire même une idée approximative ; à peine moi-même, qui suis cependant bien au-dessus de toi, puis-je penser ce qu'il est ; je le comprends partiellement, je ne puis encore, étant trop humble et trop éloigné de fui, m'en faire une vue d'ensemble ; il me paraît que cette compréhension, si j'en étais capable, suffirait pour m'écraser, et seuls, les êtres supérieurs, les démiurges directeurs du Kosmos et ministres de sa pensée peuvent l'embrasser dans son absolu. Engangué dans les ténèbres de la terre, contente-toi dès définitions — grotesques et triviales mais à la portée de votre intelligence — qu'en ont données quelques hommes ».

— C'est bien cela. Que veux-tu de plus ?

— Maintenant que mon esprit est plus ouvert, n'en pourrais-je recevoir de vous une définition plus adéquate à son immensité ?

— Non. Définir, c'est borner. Dieu ne peut se définir, il ne peut que se comprendre d'abord partiellement, puis, à mesure que nous nous rapprochons de lui dans la série de nos existences, de plus en plus complètement.

— Mais vous, ami, comment vous le figurez-vous ?

— Sous dès aspects encore bien pâles et bien minuscules... Que veux-tu que je te dise ? C'est, par exemple, pour moi, le centre intelligent des lignes de forces — de toutes les forces et des forces de tout ordre, physiques, psychiques, mentales, intellectuelles et causales, tant premières que secondes — qui parcourent et vivifient l'Univers !... C'est l'Être en soi, qui émane son propre être dans l'éternité, qui en essence est tout et qui en substance n'est que soi-même ! C'est la Sagesse absolue d'où naissent les principes, fondements et bases de toutes les lois sans lesquelles l'univers organisé tomberait au néant... Qu'ajouterai-je ? Je te le répète, Dieu ne peut se définir puisque toute définition n'est, ne peut être qu'un amoindrissement; il ne peut que s'embrasser suivant la faculté compréhensive de chacun ; c'est à toi de l'étudier, de le pénétrer, de te rapprocher de lui avec l'aide de l'intelligence qu'il t'a départie... Quoi encore ? Toi-même, tu le sens ici plus vivement encore que sur terre et cependant tu serais incapable de l'expliquer... Va, continue à le méditer dans la faculté de compréhension irradiée qui est la part des êtres astraux, et, peu à peu, à la longue tu le saisiras mieux et tu t'en rapprocheras davantage.

 

Tous ces entretiens que j'eus alors tant avec Sage qu'avec mes autres amis de l'espace, je les résume ici sous forme de conversations en mode terrestre, mais, dans la réalité, il n'en était pas ainsi : il n'y avait pas entre nous échange de paroles, non ! Il me suffisait de penser en voulant que ma pensée fût perçue de celui que, pour me faire comprendre, j'appelle mon interlocuteur, et cela suffisait ; ma pensée se traduisait d'elle-même en une série de vibrations mentales qui frappaient l'être de qui je voulais être compris, et le même procédé m'apportait sa réponse.

 

Sur terre, je ne connaissais que les vibrations physiques; ici, je me rendais compte : tout n'est que vibration dans tous les ordres de choses, matériel, physique, intellectuel, mental, causal — et je sentais qu'il était encore des ordres de vibrations supérieures que l'infimité de mon être m'interdisait de percevoir, de même que, sur terre, les sept couleurs du prisme frappaient seules ma vue, alors qu'ici elles se trouvent en réalité noyées, perdues, anéanties dans la richesse des colorations, inconnues ailleurs, qui différencient tous les fluides entre eux.

 

Notre famille astrale, c'est-à-dire le milieu d'êtres sympathiques où m'avaient amené mes aspirations et mes affinités personnelles, était souvent réunie, mais jamais au complet, car il en était parmi nous, tantôt l'un, tantôt l'autre, qui demeuraient à l'écart pour méditer dans l'isolement, et leur méditation était toujours respectée des autres. Dans ce milieu, où Sage, surtout, tenait un rôle prépondérant (car il était plus évolué que les autres et les Entités Directives l'avaient placé parmi nous pour être notre guide spirituel), on agitait fréquemment des souvenirs de nos anciennes existences terrestres.

 

Or, un jour, une pensée surgit en moi, qu'avait obnubilée le trouble des premiers temps : — Qu'est-il donc advenu de l'expérience que j'avais inaugurée pour rendre ma mort utile à mes frères en humanité ?

 

Ce fut Sage encore qui me mit au courant :

 

Des deux expériences, la première, celle qui consiste à obéir à la suggestion donnée, à réaliser le monoïdéisme emporté au-delà de la mort, à revenir trouver le docteur à l'état d'entité astrale et à manifester ma présence à heure fixée, celle-là était encore en cours puisque le moment indiqué n'était pas arrivé.

 

Quant à l'autre expérience, celle qui consistait à étudier les phénomènes intimes de la mort à t'aide de sujets magnétiques placés en état d'hypnose, le docteur qui en avait assumé la direction l'avait menée à bien avec les deux sujets que j'avais vus ; l'un d'eux lui avait décrit, instant par instant, les phénomènes qui se produisaient tant dans l'organisme matériel que dans le double à la suite des scissions successives produites dans ce double par l'éloignement, les uns après les autres, de tous les principes constitutifs de l'être ; l'autre, celui qui était dédoublé, avait suivi mon moi dans sa nouvelle existence, mais n'avait pu donner toute la documentation espérée, parce que mon état de trouble, s'accroissant d'instant en instant, avait réagi sur lui et suscité, dans son organisme physique, des désordres qui avaient fait redouter de graves accidents ; par suite, et pour lui éviter un danger possible, on l'avait réveillé.

 

L'expérience s'était prolongée toute la nuit et n'avait pris fin que quand le premier sujet avait signalé l'inertie complète et prolongée de la partie du double restée auprès du corps physique en même temps que l'immobilisation des stries vitales dans le lien fluidique les unissant l'un à l'autre, et les prodromes de décomposition des viscères indiquée par la modification de leur coloration de plus en plus faible.

 

Le médecin avait fait, dans le bras gauche, une injection intra-veineuse de fluorescéine et placé dans les narines, après tamponnement de la gorge, des rouleaux de papier buvard imbibés d'acétate de plomb. Cette double opération était accomplie en raison de mes dispositions dernières afin d'éviter une inhumation prématurée : la fluorescéine devait en effet, si la circulation sanguine n'était pas absolument arrêtée, être entraînée dans le reste de l'organisme et révéler sa couleur jaunâtre particulièrement sur la sclérotique, tandis que l'acétate de plomb devait être noirci par le dégagement sulfhydrique provenant de la décomposition des organes internes.

 

Pendant les cinq jours qui avaient suivi, le sujet voyant avait été presque constamment tenu en hypnose pour suivre les phases successives de la dissolution du double, ou du moins de ce qui en restait et n'était plus alors constitué que par la partie vitale de l'âme. Cet élément s'était peu à peu obnubilé et avait disparu définitivement le cinquième jour, précédé de quelques heures par l'anéantissement complet du lien vital.

 

Dès lors, l'expérience avait été close, mais elle créa d'énormes ennuis au médecin qui l'avait poursuivie.

 

D'abord, il avait eu de nombreuses difficultés pour conserver le corps au-delà du délai légal, et il lui avait fallu, pour obéir à des scrupules administratifs, y faire une injection conservatrice qui avait chance de fausser les résultats de l'observation hypnotique. Son principal déboire, toutefois, lui fut causé par ses confrères.

 

Il avait, en effet, publié aussitôt, en article de Revue, les notes prises au courant de l'expérience, et cette publication avait suscité un beau tapage dans le Landerneau médical. II y avait eu une levée générale de boucliers dans le clan des bons confrères qui avaient crié au scandale soutenus et poussés par les « princes de la science » et les Académies, lesquelles tout en feignant officiellement de l'ignorer, avaient fait savoir en sous-main à l'auteur qu'elles n'admettaient pas ses recherches sur un terrain prohibé et qu'il eût à méditer sérieusement sur la mésaventure du Dr P. Gibier, brisé en France et forcé de s'expatrier en Amérique pour avoir cru que l'intérêt bien entendu de la science l'autorisait à étudier les matières interdites par les pontifes.

— D'ailleurs, remarqua Sage, vous êtes tous comme cela sur terre. Vous criez tous, plus fort les uns que les autres, qu'il faut aider aux progrès de la science ; mais quand un de ces progrès se révèle qui touche aux situations acquises ou aux théories reçues ou qui, plus simplement, vient de droite quand les pontifes ont décidé qu'il viendrait de gauche, il y a aussitôt clameur de haro, obstruction générale et arrêt net du progrès ; cela tient à ce que partout et en tout ce sont les gens intelligents, c'est-à-dire la minorité, qui font progresser, et, pour que le progrès soit accepté, il faut que la minorité fasse des conversions de façon à devenir la majorité.

 

En ce qui concerne cette expérience, et pour ma part personnelle, ma mémoire en avait vu de dures et avait chèrement payé l'audace que j'avais eue d'instituer une tentative utile à l'humanité ; il se trouva des gens qui n'en savaient rien mais qui se déclaraient prêts à jurer que, d'après des traditions de famille, j'avais, dès l'âge de trois ans, donné des marques de désordres mentaux ; —d'autres inventèrent de toutes pièces une fièvre typhoïde dont, affirmaient-ils, j'avais été victime à l'âge de trente ans, et après laquelle ma monomanie — d'ailleurs inoffensive, avaient-ils la bonté de reconnaître — m'avait poussé vers des études que l'unanimité des gens d'esprit soi-disant pondéré et de sens regardé comme rassis, a de tous temps regardées comme dénuées de tout sérieux sinon même comme absolument malsaines. En quoi le besoin de telle scandaleuse expérience se faisait-il sentir ? Est-ce que, pour les mécanicistes, monistes, et autres matérialistes, la physiologie scholastique ne suffit pas pour élucider le problème de la mort ? Est-ce que, pour les spiritualistes, les religions n'ont pas établi depuis des siècles, ex cathedra, le sort posthume de l'âme ? On était si bien habitué à toutes ces conceptions qu'on recevait tout établies, et on n'avait même plus la peine de travailler !... Et l'on concilie ainsi, tranquillement, le souci de l'au-delà avec la paix des méninges ! Il est de la dernière évidence que quiconque tend à modifier des idées vénérables par leur antiquité même — fussent-elles radicalement fausses — ne peut posséder qu'un cerveau en mal d'équilibre...

 

Heureusement mon état actuel me permettait de voir les choses de haut, et je n'en fus pas autrement troublé ; cela me fut même une occasion de plus de vérifier l'autorité du jugement que jadis, en ma condition terrestre, j'avais eu maintes fois l'occasion de porter sur la mentalité humaine et qui se résume en ceci : — « Quand un homme est seul à ne pas comprendre ce que comprennent les autres, les autres le traitent d'imbécile ; quand, au contraire, un homme est seul à comprendre ce que ne comprennent pas les autres, les autres le traitent de fou !... Alors ? »

 

Au reste, cette mentalité arriérée de la partie même la plus avancée de l'humanité terrestre faisait souvent l'objet des entretiens de notre groupe, et ceux d'entre nous qui avaient vécu sur d'autres planètes, dans d'autres mondes et dans d'autres systèmes solaires, étaient unanimes à la déclarer une des plus arriérées qui existassent ; car, le fait était là, palpable, indéniable : le cerveau terrestre est si dur qu'il faut des myriades de siècles pour y faire pénétrer la vérité la plus simple, la plus évidente. A quoi cela tient-il ?

— A quoi tient-il même, fit observer l'un de nous, que bien que nous connaissions ici la vérité absolue, nous n'en emportions pas même le germe avec nous dans nos incarnations sur cette planète où, au contraire, nous adoptons, sans faire aucun effort pour la modifier, l'erreur qui y a cours, dès que nous sommes appelés à y passer un nouveau cycle de progression dans la double voie du bien et de la science ?

— Affaire d'atavisme, dit un autre. Les idées fausses qui ont cours depuis des siècles dans un milieu quelconque y revêtent une force énorme et, par suite, une apparence de vérité qui fait illusion ; pendant les années de notre enfance, nos cerveaux sont pétris par la famille qui nous guide de façon à accepter toutes les idées courantes et à n'accepter que celles-là ; fortifiez cette mentalité spéciale par une durée plusieurs fois millénaire et vous aurez le mot de l'énigme.

— Non, dit alors Sage, avec une autorité souveraine, n'est ailleurs qu'il faut chercher la solution du problème, c'est dans l'inertie, disons le mot brutal, dans la paresse intellectuelle de l'homme terrestre. Il a ces idées toutes faites, et il lui coûte de les changer parce que cela modifierait la norme de sa pensée, parce que ses habitudes en seraient dérangées ; à part de très rares exceptions, les penseurs eux-mêmes qui mènent la foule sont englués dans cette fatalité de milieu qui nous domine tous dès que nous y entrons. En voulez-vous une preuve ? Regardez donc la science de la terre, cette science dont l'homme terrestre est si fier et qui est pourtant si peu de chose. Regardez-la et dites-moi si vous ne voyez pas une opposition à la fois terrible et lamentable entre l'orgueil insensé que l'homme professe pour la science d'aujourd'hui et l'infini martyrologe dont il a fait, de tous temps, la voie de la science de demain. Pourquoi ? Je vais vous le dire : c'est que l'homme, à sa naissance, adapte son cerveau à la science de son temps, et qu'il y puise une façon particulière de juger les choses ; et c'est que tout novateur, par cela même que ses découvertes détruisent la science du passé pour la remplacer par celle de l'avenir, le force à modifier son jugement, à s'astreindre à un nouveau travail d'assimilation qui lui est odieux ; et dès lors, il traite tout novateur en ennemi, il le rejette, il le tue pour n'avoir plus à s'en occuper. Avez-vous jamais eu la patience de dénombrer tous les hommes qui, dans la théorie des siècles, ont fait progresser la science humaine ? Comptez-les, et vous aurez autant de martyrs : le progrès, tel que le comprend l'homme, c'est une route de sang ! Et ce qu'il y a de triste pour l'humanité terrestre, c'est que ce qui est vrai quant à la science, l'est encore davantage en ce qui concerne la morale sans sortir de cette courte période que l'humanité appelle l'Histoire, citez-moi donc un homme, un seul, qui ait tenté d'entrainer l'humanité vers un idéal supérieur sans faire de sa propre vie la rançon du bien qu'il lui apportait ? En trouvez-vous un seul entre Socrate et Giordano Bruno — en passant par le Christ ?

 

Chacun de nous écoutait les fortes pensées qu'il émanait, et chacun les méditait dans l'intimité de son être.

— Il est cependant, dis-je, des vérités évidentes, enseignées sur terre par les grands esprits de toutes les époques, et qui, malgré leur évidence flagrante, malgré l'opinion des hommes les plus respectés de tous les siècles n'ont jamais pénétré dans les masses, j'entends de l'humanité occidentale dont je sors, qu'à de rares et lointaines époques, celle, par exemple, de la pluralité, pour le même individu, des vies vécues par lui en contact avec la matière, pour aider à sa double progression vers le savoir et vers le bien ; cette vérité a été énoncée et soutenue à toutes les époques par les plus éminents esprits de l'humanité terrestre, Platon, Cicéron, Virgile, Porphyre, Voltaire, Victor Hugo, Tolstoï, Ranch, et combien d'autres ! Elle explique de soi des faits généraux tels que l'inégalité des situations sociales, et les épreuves diverses de chacun, ou des faits particuliers tels que l'existence des enfants prodiges ou des morts trop prématurées pour que les vies qu'elles terminent puissent se voir attribuer une utilité quelconque, toutes choses incompréhensibles autrement. La moindre réflexion, semble-t-il, devrait faire comprendre à l'homme sachant avoir un but à atteindre, que ce n'est -pas l'espace d'une vie — un atome de temps dans l'éternité — qui peut suffire à cette tâche immense : étant parti du néant, il arrive à l'absolu de tout... A quoi cela -tient-il ?

— A la vanité de l'homme, dit Sage, et aussi à son 'égoïsme. L'homme rapporte tout à soi: il ne peut se faire à l'humiliante idée qu'il n'est qu'une particule infinitésimale du Kosmos; il préfère se regarder comme le roi même de l'univers ; pour lui, l'a terre a été longtemps le centre Des mondes ; les astres n'existent que pour charmer ses nuits, et si, malgré le martyre de ses protagonistes, la science en le courbant sous son autorité l'a forcé à renoncer à cette double erreur, il n'en croit pas moins, à l'heure présente, qu'il, est le plus parfait des êtres, et que tout ce qui existe est au-dessous de lui; c'est avec peine qu'il admet un Dieu, et, s'il admet, ce n'est que pour le rapetisser à son image, pour en faire un être anthropomorphe à qui il a donné ses passions mesquines et ses misérables besoins en vain, sa soi-disant raison clame: « J'ai fait de Dieu un être supérieur » folie sa vanité est là pour corriger : « Moi, j'en ai fait mon esclave ! ». N'est-ce pas, en effet, un rôle d'esclave que l'homme a imposé à son Dieu, le jour où il l'a supposé capable de prendre parti dans ses futiles querelles, de l'aider dans l'assouvissement de ses désirs, de se faire pour lui, sur sa simple demande, l'auxiliaire bénévole de toutes ses bassesses et de tous ses crimes ? Or donc, avec sa puérile vanité qui lui dit: « Tu peux te faire servir par Dieu ! », l'homme est-il capable de saisir ce but de la vie ? Non, il ramène tout à soi, tout à sa vie présente et ne peut comprendre qu'au-delà de ce terme il aura à se juger soi-même pour établir le bilan de ses actes, monter en proportion du bien accompli, expier et réparer, dans une nouvelle vie, en raison des fautes commises dans la dernière, pour appliquer à d'ultérieures existences dans la matière le Karma résultant pour lui de ses existences passées !

 

— Cependant, les gens religieux — il y en a — ceux qui croient à une divinité réellement supérieure, fondamentalement équitable et bonne, qui les jugera, comme l'enseignent les religions humaines, au jour du jugement ?

 

— Oui certes, il est des êtres réellement et véritablement religieux, qui croient à un Dieu suprême. Mais ceux-là, tous, ont la croyance d'une divinité dont les premiers attributs sont la puissance, la science, la justice et la .bonté, et tous — qu'ils le veuillent ou non, qu'ils s'en rendent compte ou, qu'ils en soient inconscients — tous portent dans leur cœur, comme une amulette de sauvegarde, le tranchant et définitif dilemme de Bayle: « Si, en créant l'homme, Dieu n'a pas prévu que l'homme irait au mal, il n'a aucune omniscience ; s'il l'a prévu sans pouvoir l'empêcher, sa toute-puissance est nulle ; si, le prévoyant et pouvant l'empêcher, il ne l'a pas fait, sa bonté n'est qu'une illusion ! Si donc nous sommes tombés dans le mal, c'est lui qui en est responsable vis-à-vis de lui-même et, à moins que Dieu ne soit le plus exécrable des tyrans, quiconque invoquera sa seule justice devra être pardonné ! »... Or, est-ce avec de telles idées à qui leur longue possession d'état et leur généralité d'acception donnent un semblant de vérité, est-ce avec de telles idées, dont le moindre défaut est de flatter souverainement et son égoïsme et sa vanité, que l'homme — la généralité, la masse — peut admettre la théorie des vies successives ?... Toi-même, toi qui t'es fait le champion de cette vérité, en as-tu toujours reconnu le bien-fondé ?

— Non, avouai-je avec confusion... au cours de ma dernière existence seulement, je l'ai comprise.

— Et comment l'as-tu comprise ?

— L'embryologie m'a démontré, à n'en pas douter, que la race, avant d'atteindre sa forme humaine, actuelle, avait préalablement passé par une série de vies végétales, puis d'une animalité inférieure, puis d'une animalité supérieure, pour devenir ce qu'elle est maintenant, et la pure logique m'a prouvé que, la race se composant d'individus. c'étaient, fatalement, ces individus mêmes qui avaient passé par ces avatars inférieurs, pour s'habituer progressivement à ce qu'est aujourd'hui la vie humaine ; d'autre part, l'anthropologie m'a montré que, depuis des millénaires, l'organisme de la race s'est perfectionné, et la biologie m'a appris que les conditions de la vie ne sont ni partout ni toujours les mêmes, et nécessitent, de part et d'autre, des adaptations spéciales, et toujours le même raisonnement : la race se compose d'individus, et c'est à l'individu que profite le progrès : c'est donc l'individu qui doit faire le progrès. J'ai alors étudié le problème de la pluralité des vies dans l'individu, et, à tous les points de vue, matériel, moral, social et autres, cette étude m'a conduit à la solution logique de multiples questions qui se posent impérieusement à qui veut comprendre la vie sous toutes ses faces et qui, sans elle, demeurent profondément insolubles : inégalité des conditions sociales, réussite des uns et échec d'autres cependant mieux doués, enfants prodiges, morts prématurées... Enfin j'ai abordé l'expérimentation qui m'a donné la certitude par une multiplicité de détails : c'est ainsi que le jour où j'ai su que ma précédente existence terrestre avait fini dans un guet-apens, je me suis expliqué la crainte jusqu'alors inexplicable et mystérieuse qui fut la mienne au cours de ma dernière vie, de tomber sous les coups d'un assassin... Et c'est alors que, pour mettre le sceau à ma conviction, je vous ai interrogé alors que je vivais ma récente vie terrestre au cours d'un de nos entretiens, et c'est alors que vous m'avez affirmé : « Oui ! ».

 

— Or, crois-tu que beaucoup d'autres aient pu se livrer aux considérations qui ont entraîné ta conviction ?... Non. Hier, vous n'étiez que quelques-uns ; demain, vous serez plus nombreux, et, quand tu renaîtras à la terre, vous serez la multitude. Laissons faire le temps qui, par lui-même, n'est rien, rien qu'un fragment de l'éternité. Mais l'éternité, elle, en pareille matière, c'est tout... Constate seule ment combien de myriades de millénaires a demandé l'idée, pourtant si simple, de l'unité divine, pour s'affirmer sur la terre ! Et constate aussi qu'à l'heure actuelle, elle n'est guère accueillie que par la moitié de l'humanité, alors qu'elle s'enseignait, il y a plus de soixante mille ans, dans les sanctuaires de l'Atlantide, des centaines de millénaires avant dans les temples de la Lémurie et encore des centaines de millénaires antérieurement dans les forêts sacrées des Terres-Blanches et de la Boréalie

— Quand donc, demandai-je un jour à Sage, quand donc pourrai-je inaugurer le jugement de ma vie dernière pour établir le doit et avoir de mes mérites et de mes démérites, savoir les épreuves que j'ai surmontées et celles où j'ai failli et que, par suite, je devrai affronter de nouveau, me rendre compte enfin si ma dernière existence terrestre fut de progrès, ou d'arrêt, ou de recul sur l'échelle mystique que vit Jacob ?

— Patience, ami !... Avant tout, il te faut reprendre pied parmi nous, et recouvrer l'entière compréhension de notre vie astrale à laquelle tu es loin encore, bien loin d'avoir subi à nouveau la complète initiation.

— Mais enfin, dites-le moi : — Ai-je ou non progressé ?

— Les Entités supérieures, ministres des démiurges m'interdisent de te renseigner ; dans le procès que tu te prépares, tu ne dois avoir qu'un juge... un seul — toi-même.

           

Il faut de plus, pour t'éclairer, que tu recouvres par le détail le souvenir de tes vies antérieures et que chacune d'elles t'apparaisse comme t'est apparue, au moment suprême, celle dont tu viens d'être libéré. Cela est nécessaire pour que tu voies, pour que tu comprennes le fardeau d'expiation et de réparations qui, de chacune d'elles, s'est répercuté sur les suivantes... Tout cela sera l'œuvre du temps : or, tu as l'éternité devant toi.     

— Maintenant, je commence à les entrevoir, mais ce n'est encore que par bribes informes, par tronçons épars, par détails isolés... Quand me sera-t-il donné d'établir la synthèse générale de ce que je fus, de ce que je suis, de ce que je dois être ?

— Patience encore, ami ! Le temps t'aidera, fie-toi au temps ; il est le grand maître sans lequel, ici comme sur la terre d'où tu viens, rien de solide, rien de stable ne peut être édifié...

 

C'est ainsi que, peu à peu et progressivement, il me remettait au courant de l'existence que je reprenais dans ce monde suprasensible, existence qui est la véritable vie, celle de la terre n'en étant, en quelque sorte, que l'envers pitoyable et grotesque, compliqué par les soucis et les besoins matériels dont la vie supérieure est libérée.

 

Ce rôle de guide et de moniteur qu'il remplissait vis-à-vis de moi, Sage l'exerçait près de chacun des membres de notre « famille », et je remarquai que cette organisation était générale : l'humanité de l'espace était constituée par une infinité de groupes composés par des entités sympathiques entre elles et analogues au nôtre, c'est-à-dire dirigées et présidées par une entité plus évoluée, ayant mission de les guider. Ces groupes ou familles étaient plus ou moins instruits, plus ou moins améliorés, c'est-à-dire, en somme, plus ou moins avancés les uns que les autres ; mais les retardataires n'avaient aucune jalousie contre les plus évolués, et tachaient seulement de les égaler ; ceux, au contraire, qui étaient plus élevés n'en éprouvaient aucun sentiment de vanité et s'efforçaient d'aider leurs frères — j'emploie ce mot à dessein, car il régnait dans ces milieux et de l'un à l'autre une véritable fraternité qui faisait que le labeur de l'un était le travail de tous... Le travail ?

 

Oui certes, mais avant tout l'étude intellectuelle. La méditation, la réflexion, et aussi, puis-je dire, un certain ouvrage matériel qui consistait en l'élaboration et la manipulation des fluides; connaissance nécessaire pour quiconque, entre nous, voulait revenir pour un moment dans le monde physique où il avait vécu.

 

La seule différence, en résumé, qui existât entre deux individus inégalement évolués était — outre naturellement celle résultant des inégalités d'instruction et d'élévation ­la faculté pour l'entité supérieure de se dissimuler aux regards de l'entité inférieure et de venir lui donner des impulsions mentales tout en lui demeurant cachée.

 

Quant à la fraternité qui animait les uns pour les autres les divers membres d'un même groupe, elle se faisait surtout remarquer lorsque l'un d'eux quittait sa famille astrale, soit pour s'attacher à un exilé dans la matière et le guider vers ses destinées, soit pour s'exiler lui-même dans une vie hylique et entreprendre de subir une série d'épreuves destinées à le faire évoluer. Au premier cas, il y avait fête dans le groupe, et celui qui le quittait pour accomplir près d'un vivant terrestre la mission reçue des Entités supérieures était accompagné par tous jusqu'à la limite de la matière où il allait volontairement s'enliser pour le bien d'un frère inférieur ; dans le second cas, au contraire, ii régnait une tristesse grave qui se résumait en cette pensée :

« Comment le frère qui nous quitte supportera-t-il la série d'épreuves qui l'attendent ? ». Et, durant la période d'engourdissement progressif où passe le futur incarné et dont il ne se réveillera que revêtu de son enveloppe corporelle de chair, tous les frères veillent sur lui en méditant à leur tour, qui inéluctablement viendra pour eux, de s'astreindre, eux aussi, à une nouvelle série d'épreuves dans les mondes physiques.

 

Mais, c'est surtout quand un frère revenait de son exil dans une existence inférieure- qu'il y avait joie dans la famille astrale, surtout si ce frère avait surmonté victorieusement les difficultés morales de la vie terrestre. On se pressait près de lui, on le choyait, on le délivrait doucement des idées erronées qu'il rapportait d'en-bas, particulièrement quand il refusait de se rendre à la réalité.

— Mais non, disaient certains d'entre eux, je ne suis pas mort ! Je rêve, mais je ne suis pas mort !

 

Et quand on voulait le détromper :

— Si je suis mort, objectait-il, où donc est Dieu qui doit me juger ?... Où donc l'enfer ? Où donc le paradis ?

 

Ceux-là, il fallait les instruire doucement, leur faire comprendre que les religions terrestres, pour se mettre à la portée des intelligences terrestres, sont obligées de dissimuler la vérité sous des mythes et des allégories... Oui, il y a le jugement institué par Dieu, mais c'est le coupable lui-même qui, mis en présence de ses fautes, est son propre juge, sous le contrôle et la direction des êtres plus évolués Oui, il y a l'enfer, éternel en droit comme en fait, mais qui se trouve constitué par le cône d'ombre de la terre, dans le cercle du mal, où le coupable est retenu tant qu'il n'a pas compris ses fautes, tant qu'il se refuse à dépouiller l'attachement aux biens trompeurs et aux passions basses, mais dont il se délivre dès qu'il comprend la vanité de l'esclavage où il s'est lui-même rivé !... Oui, il y a un paradis de délices, et c'est la vie avec les êtres de la communauté astrale !... Oui enfin, il y a un Dieu, mais un Dieu qu'il lui faut étudier et comprendre parce qu'il diffère essentiellement du Dieu anthropomorphe, conçu faussement par les êtres humains à leur image et qui, par eux, règne sur la terre... Et, doucement, progressivement, on amenait la pauvre âme en désarroi à s'assimiler la réalité des choses.

 

Une fois l'un d'eux, revenu à la nette compréhension des faits, racontait avec quelle angoisse il avait suivi son propre enterrement, essayant de clamer à tous les assistants qu'ils commettaient un crime, que lui-même était encore vivant, qu'ils allaient inhumer un être en vie...

— Le cas se présente plus fréquemment qu'on ne pense, dit Sage, et c'est assez généralement le sort de ceux — et combien sont-ils nombreux ! — qui croient que la mort est l'anéantissement total de l'être mais pour ceux qui savent, et qui sont persuadés que ce qu'on appelle mort est la véritable vie, il en va autrement, à part bien entendu leur croyance à une comparution devant le Dieu vengeur qu'ils se sont forgé à eux-mêmes.

— Pour ma part, fis-je, il me semble que j'aurais eu quelque intérêt à suivre ma propre cérémonie funèbre !... Il doit y avoir là, pour l'être, une sensation neuve ; et, sachant que, de ce côté du voile, on peut lire dans les cerveaux terrestres, il me paraît que j'aurais satisfait une certaine curiosité à voir ce qui se passait dans le for intérieur des assistants.

— Non, ami, à quoi bon ? Cette recherche de curiosité malsaine ne t'eût rien appris. Tu sais, par expérience personnelle, n'est-ce pas ? Ce que sont, en pareille occurrence, tes pensées des indifférents venus là par simple respect humain ou par pure convenance mondaine... Qu'y aurais-tu vu de plus ? Au contraire, tu aurais été peiné par la douleur vraie de ceux qui t'ont aimé et tu aurais souffert de ne pouvoir les détromper... Va, j'ai agi sagement lorsque j'ai profité de l'expérience que tu avais préparée sur ta propre mort pour te faire franchir rapidement le cercle de maudissement et de damnation, pour t'arracher définitivement à la terre, pour te ramener parmi ta famille céleste...

 

Quelle fut la durée de cette existence ? ...de cette existence idéale où, pour nous, le bonheur n'avait pas de nom parce qu'il était, l'état normal, au moins dans le milieu où j'évoluais, car, je l'appris par la suite : pas plus que sur terre, il n'y avait parmi nous égalité de condition ; alors qu'il était des familles astrales qui jouissaient d'une félicité plus complète encore, plus pure et plus sublime que celte qui était le partage de notre groupe, il en était d'autres composées d'êtres que l'on peut appeler les déshérités du Mystère, qui ont le repos matériel maïs qui peinent et souffrent moralement... A quoi tient cette différence ? Aux fautes que les uns ont à expier, au bien dont les autres se sont fait une divine aura, à la loi des mérites et des démérites, à ce que, sur la terre, j'aimais à qualifier d'un seul mot, un mot hindou qui dit tout : à leur Karma.

 

Mais combien de temps dura pour moi cette période où je rapprenais à me mouvoir moralement et matérielle- ment dans cette vie supérieure, comme le petit enfantelet apprend à marcher dans la vie terrestre ?... Est-ce que je puis le dire ? Est-ce que, comme il y a des gnomons du temps, il peut exister des mesures de l'éternité ?

 

Cependant, chaque jour — si toutefois je puis employer cette expression qui, pour nous, ne vaut que par son analogie avec sa signification terrestre, — je reprenais davantage la connaissance de toutes choses oubliées durant la vie inférieure, mais nécessaires à la conduite de l'existence astrale. Cette nécessité de pénétrer sans cesse plus avant les secrets de l'ambiance fait que le travail est la condition normale de tous et que l'oisiveté leur est inconnue ceux d'entre nous qui n'étaient pas utilisés à des missions près des incarnés dans des mondes divers ou près de familles astrales arriérées, s'occupaient sans trêve de leur propre progression, de leur avancement, de leur évolution, pour lesquels un perpétuel labeur mental leur est nécessaire. Il en résulte que le repos, tel qu'on le comprend dans les mondes matériels, n'existe pas ici, puisque la lassitude de l'esprit peut être instantanément soulagée par le changement d'étude ou de méditation.

 

Il est, d'autre part, des surprises continuelles qui vous assaillent à mesure que l'on recouvre les connaissances supérieures oblitérées par les successifs passages dans la matière ; c'est ainsi que j'éprouvai quelque étonnement, le jour où je m'aperçus — ce que j'avais cependant su antérieurement, mais oublié depuis ma dernière existence terrestre — que les fluides dont j'étais entouré et que je voyais d'une nature analogue à de la matière quintessenciée, étaient composés de substance vivante et intelligente, comme tout ce qui émane directement de l'Essence principipiante des choses. Ces fluides, par suite, nous étaient maniables et notre volonté, au moins quand elle était supérieure à celle des entités qui les mouvaient et les dirigeaient, c'est-à-dire plus évoluée qu'elles,  pouvait leur faire prendre telle forme ou telle apparence que nous désirions ; et nous pouvions, de la sorte, créer à nouveau. Pour nous, les paysages dont la beauté nous avait jadis frappés, mais combien plus riches de tonalités, et combien plus suaves au regard ! Ou bien les œuvres d'art que nous avions admirées autrefois, mais combien dépouillées de leurs défauts matériels, et plus proches du pur idéal ! Cette science de la manipulation des fluides était du reste nécessaire à ceux d'entre nous qui se trouvaient envoyés en mission astrale, près de quelque, humanité incarnée dans les mondes hyliques, pour se mouvoir au milieu de la matière faite de cette même immatière condensée. Mais, seulement autour de nous, quelle surprise de découvrir, évoluant dans ces mêmes fluides, les entités qui s'y mouvaient sous la direction des démiurges, aides et collaborateurs du Principe des principes ! Les uns composaient cette animalité intelligente, particulière au plan où nous nous mouvions nous-mêmes, et aussi à certains mondes supérieurs, et les autres étaient des êtres comme nous, des désincarnés, en mouvement pour remplir quelque mission, ou en période d'étude pour acquérir une connaissance plus parfaite des propriétés de ces fluides et de leur maniement. Parfois aussi, nous y sentions glisser une entité à qui sa supériorité sur nous et son élévation permettaient de se dissimuler à nos regards.

 

Je vois que je viens d'employer un mot impropre ; un regard suppose un organe sensoriel ; or, nous n'avons plus aucun sens particulier ; mais tous les sens de la vie terrestre, et d'autres que nous ignorions dans cette existence inférieure, sont pour ainsi dire fondus, condensés en un seul, d'une extrême acuité et qui est en quelque sorte répandu dans tout notre être dont il est partie constitutive. Ce sens unique et suprême, je l'avais déjà rencontré, sur terre, chez certains sujets magnétiques mis en état d'hypnose et que je faisais voir par l'occiput ou entendre par l'extrémité de leurs doigts ; mais combien il était alors oblitéré par la substance grossière de l'organisme, et combien, ici, il me paraissait supérieur à tout ce que j'avais pu imaginer.

 

Et non seulement je pénétrais dans la connaissance des fluides qui sont notre ambiance naturelle, mais j'étudiais aussi la mentalité particulière â chacun des individus composant la

 « famille » où je poursuivais mon évolution astrale. Et cette étude était autrement aisée que sur terre : ici, lès règles péniblement subtiles de la psychologie étaient remplacées par la vision directe, et l'étude s'en trouvait d'autant plus facilitée et assurée.

 

Cependant, parmi les individualités qui m'entouraient, il en était une que je n'avais pu encore pénétrer ; elle ne se manifestait parmi nous que d'une façon intermittente, disparaissant parfois assez longtemps de notre milieu ; quand elle était parmi nous, elle se tenait souvent à l'écart et, dès que mon attention se portait sur elle, elle estompait sa forme comme si elle voulait passer inaperçue de moi ; ce détail me montrait qu'elle avait atteint un degré d'évolution supérieur à celui auquel j'étais moi-même parvenu.

Son apparence était variable, mais la plupart du temps, je la voyais sous la figure d'une jeune femme blonde aux yeux profondément bleus, à la stature à la fois imposante et radieuse de grâce, à l'air suprêmement doux et bon. Chaque fois que ma volonté tentait de la pénétrer, je sentais ma mentalité en quelque sorte s'obnubiler, et il m'était impossible de mettre mon dessein à exécution : elle se dissimulait aux curiosités, comme ces femmes, pudiques de la terre qui, dès qu'elles se sentent regardées, font retomber leur long voile...

 

J'appris toutefois pourquoi — ce qui pour moi était un mystère entre tant d'autres mystères — sa présence parmi nous n'était qu'intermittente et non continue : elle était en ce moment incarnée sur terre, et ne vivait avec nous que dura et les intervalles où le repos et le sommeil de son organsine matériel libéraient son esprit, ce qui lui était, d'ailleurs facilité par son état de progression avancée.

 

Je sentais, d'une façon indéfinissable, qu'elle avait joué un rôle clans mon passé... mais lequel ? Le passé astral de mon individualité, ou bien le passé d'une des multiples personnalités jusqu'alors revêtues par moi au cours de mes exils dans les mondes d'épreuves ? Mon désir de savoir devint tel à cet égard que, au lieu de chercher par mes propres forces le mot de l'énigme, je lui en demandai la solution à elle-même.

— Pourquoi, amie, vous dissimulez-vous ainsi à mes investigations ?

— J'aurais désiré, répondit sa pensée, que, de vous-­même, vous pussiez comprendre ce que je fus et ce que je suis...

— Comment y parviendrai-je, si vous obnubilez à la fois votre être et mon énergie mentale dès que je vous recherche dans le passé ?

— Vous devez y arriver, ami, lorsque vos vies antérieures se seront révélées à votre souvenir, sous l'effort personnel de votre volonté.

— Hélas ! Jusqu’à présent, des lambeaux seulement de mes vies passées ont jailli de l'oubli, et ce sera long, je le crains, si je ne suis pas aidé, pour faire revivre devant mon regard interne la synthèse de ce que j'ai été... Vous parlez de volonté : Voulez-vous mettre la vôtre au service de la mienne — encore trop faible — pour que m'apparaisse enfin ce passé où, je le sens, votre rôle a été prépondérant.

— Faut-il donc lever un coin du voilé ?

— Je vous en supplie... Voyez ! La force me manque encore... Il y a si peu de temps que j'ai repris ma place parmi vous !

— Eh bien ! Soit !... Je ne puis oublier que c'est à vous que je dois d'avoir atteint mon degré d'élévation...

— A moi ? Que voulez-vous dire ?

— Oui... C'est en supportant stoïquement le mal que vous m'avez fait jadis, c'est en vous rendant le bien en échange, que je me suis élevée sur l'échelle des êtres...

— Moi ! Vous avoir fait tant de mal ?... Moi, être à ce point votre obligé ?... De grâce, aidez-moi à comprendre... à me rappeler...

— Qu'importe ! Cela était dans tes épreuves que j'avais librement acceptées en descendant sur terre, et le mal que vous m'avez fait, ami, vous l'avez vous-même expié en partie et réparé ultérieurement... Il ne doit nous en rester à vous que le bénéfice de la réparation, à moi que le souvenir de la progression.

— N'éclairerez-vous pas, enfin, mon passé ? Je voudrais tant savoir !...

— Oui, je comprends... mais êtes-vous en état de comprendre vous-même cette révélation ? Vous, si proche encore de la terre, et si dominé par le souvenir de votre dernière vie matérielle !

— Peut-être, mais au moins, puisque vous le pouvez, aidez-moi à m'en dégager.

— Soit !... Je vais prononcer un mot... un seul mot... mais si vous êtes mûr pour la révélation de cette partie de votre passé, ce mot devra vous être comme un éclatement de splendeur lumineuse d'où jaillira pour vous le souvenir intégral des faits et des choses...

— Ce mot... De grâce, dites-le !...

          

J'étais suspendu aux pensées qu'elle émanait, et qui revêtaient pour moi une intense autorité... j'aurais voulu pénétrer dans sa mentalité qu'elle me tenait obstinément fermée... Quelle révélation m'attendait ?

 

*

*  *

 

Enfin, les vibrations de cette mentalité frappèrent lentement la mienne et je perçus enfin :

— Rappelez-vous le temps où les hommes vous appelaient Fearguth...

 

Un autre nom, en réponse, jaillit soudain de ma mémoire merveilleusement illuminée par ce seul mot, où les souvenirs se pressaient maintenant en foule dans un resplendissement de souveraines clartés :

— Deo-Chrena !... Quoi, c'est vous ?... Oh ! Je me rappelle, maintenant...

 

 

………………………………………………………………………………………………….

 

 

Depuis de longs jours, nous combattions le bon combat et l’ivresse de la bataille exaltait nos sens. Les jeunes hommes luttaient avec le gaïs, notre large épée de bronze, et la lourde saunie. Les uns vêtus de saies rayées en étoffe multicolore, les autres tout nus pour mieux braver les blessures, quelques-uns couverts de cuirasses en mailles de fer, mais tous portant la hache à deux tranchants suspendue à la ceinture de métal, les Celtes, qui n'ont jamais redouté que la chute du ciel, se mesuraient avec les peuples de la Phocide auxquels étaient venus se joindre Locriens et Béotiens, tous réunis là pour défendre la cité de leurs dieux contre les dieux de la Celtide.

 

Cinq fois déjà, le soleil s'était levé derrière les montagnes du Parnasse qu'avaient franchies notre invasion, et cinq fois aussi il avait disparu au loin, dans la mer des Alcyons, qui baignait, au couchant, les au-delà de notre horizon.

 

Nous avancions lentement mais sûrement, au milieu d'une buée de chaleur et de sang, parmi des rues empourprées de tuerie, entre des maisons que, sur notre passage, embrasaient les flammes de l'incendie. Et toujours nous marchions, entraînés dans un délire de carnage par les sons rauques de nos buccins de bronze, en forme de conques marines et ceux, plus grêles, de nos carnyx, repliés comme des serpents, auxquels répondait, chez les Hellènes, l'aigre sonnerie des salpinx de cuivre ; et nous montions de l'avant, rugissant notre Bardit de guerre :

 

De mon glaive, je frapperai trois fois mon bouclier.

Alors les guerriers, volant au combat,

Chevauchent le vent du désert,

Et portent la foudre sur leur tête !...

Frères de bataille, que vos mains saisissent

Le soleil pour en, écraser l'ennemi !

Et, de mon glaive, je frapperai trois fois mon bouclier...

 

            A ce bardit, l'ennemi opposait, dans le tumulte des chocs, le Paean sacré des ancêtres :

 

Poean ! Nous avons gagné une grande gloire !

Poean ! Nous avons gagné une grande gloire !

Au premier qui, à travers l'armure, fait couler le sang ennemi,

Nous donnons un superbe glaive de Thrace, orné de clous d' argent .

Nous avons gagné une grande gloire... Poean !

 

Mais chaque jour, le Paean faiblissait et le Bardit se faisait entendre plus haut, plus fort, plus loin...

 

Le faubourg de, Pyléa avait été traversé par notre course comme par un ouragan de dévastation ; nous gravissions les pentes de Napé, dans l'intense clameur de la lutte, et au-dessus de nos têtes, parmi le flamboiement du soleil, nous apparaissait l'enceinte sacrée de Pytho, la ville sainte aux temples multiples... Ce sanctuaire, c'était celui de Léto, la déesse errante, près duquel se découvrait celui d'Artémis au croissant d'argent ; plus loin, une colonnade marquait la demeure d'Athéna, initiatrice, chez les Hellènes, de tout art et de toute science, derrière laquelle resplendissaient les sanctuaires de Dionysos, traîné par des tigres, et d'Héraclès vainqueur de l'hydre, qui, tous étaient dominés, de même que des génisses près d'un taureau, par l'immense coupole du Soleil, à l'arc d'or. Et quand ce sanctuaire serait tombé sous nos armes, nous dominerions la ville sacrée tout entière, et les richesses de Delphes seraient en notre pouvoir, et nous invoquerions Belen sur les ruines de l'autel de Phoïbos.

 

Cear-mor (Celt. : Homme grand et noir) le brenn-au-casque-empenné-d'aigle, le brenn ceinturé d'or, nous l'avait dit : « Les richesses inouïes du temple, où se trouve l'ombilic du monde, rachèteront vos fatigues et votre sang ! ».

 

Et nous marchions, allègres dans la bataille, sous les traits dont, par instants, le nombre obscurcissait la lumière du jour, à travers la chute des roches que les défenseurs faisaient rouler sur nous.

 

Avec quelques frères de bataille, j'avais atteint la limite supérieure de Napé, et devant nous s'étendait un espace vide au-delà duquel se dressait la formidable enceinte de Pytho, la ville des temples sacrés. Le crépuscule tombait dans une brunies épaisse, et la fatigue, comme déjà le soir précèdent, avait arraché les armes des mains des combattants. Mes compagnons s'étaient retirés, pour abriter leur sommeil, et aussi pour se délasser par le pillage, dans les ruines d'un palais que nous savions être celui d'un des éparques de la cité. Pour moi, j'étais demeuré à l'écart, attendant l'ombre propice pour réaliser un dessein depuis longtemps mûri et caressé. On disait, en effet, — et d'où venait ce bruit ? Certains affirmaient le tenir de la bouche même de Cear-mor, le brenn-au-casque-empenné-d'aigle —que la statue du dieu Phoïbos portait, sur la tête, une Pierre de soleil, gage divin de félicité sur terre pour l'homme qui réussirait à s'en emparer.

 

Or je voulais être celui-là. Mais je n'étais pas le seul, dans l'armée des Celtes, qui eût formé tel projet : je savais que de nombreux jeunes hommes, des chefs même et non des moindres, s'étaient promis de conquérir le joyau magique, pour la possession duquel ils eussent donné toute leur part de butin. Pour être l'heureux voleur du dieu, il, me fallait donc être le premier à pénétrer dans son sanctuaire, et, pour atteindre ce but, user d'adresse. Cette ruse, elle aussi, je l'avais soigneusement élaborée dans mon esprit, et voici que maintenant elle m'apparaissait réalisable.

 

La fatigue générale, après ces cinq jours de bataille, avait arrêté la lutte, aussi bien chez les Celtes que chez les Hellènes ; tous, de part et d'autre, profitaient des heures de nuit en vue de prendre un repos nécessaire afin d'être prêts, dès l'aube du lendemain, à recommencer le combat nous, pour conquérir les immenses richesses des temples, et eux pour sauver leurs dieux.

 

Les derniers fracas du carnage qui s'éteignaient dans la nuit montraient que Napé, la partie basse de la ville était complètement en notre pouvoir et que le lendemain verrait l'attaque de Pytho, la cité supérieure dont l'enceinte renfermait les temples ; si demain ce rempart était emporté, c'était la ruée de tous les vainqueurs vers le sanctuaire dont la renommée était si répandue qu'on en parlait jusqu'au fond de la Celtide et que, à Bibracte, j'en avais entendu faire la description : il me fallait donc pénétrer avant les autres dans Pytho et profiter du désordre de la bataille qui retiendrait tous les défenseurs sur leurs remparts, pour me glisser dans la demeure des dieux,

 

Aux dernières lueurs du crépuscule, je m'étais avancé dans l'ombre tombante, vers le rempart des Phocidiens où j'avais remarqué un retrait, dans un angle de muraille dont les pierres, légèrement désunies, pouvaient permettre l'escalade ; le seul danger d'échec était que, au sommet du rempart, je fusse aperçu par un garde qui eût donné l'alarme ; aussi, pour parer à cette difficulté, la seule qui m'apparût alors, je réalisai le stratagème longtemps médité.

Je me dirigeai avec précaution vers un carrefour où la lutte avait été intense, où des monceaux de cadavres accumulés témoignaient de son acharnement, et là, écartant les corps des Celtes pour m'attacher surtout à ceux des Hellènes, je revêtis mes jambes de cnémides d'airain qui dissimulaient aux regards mes braies celtiques ; je couvris ma saie, par-dessus ma ceinture d'argent di était suspendue ma hache à double tranchant, d'une cuirasse faite d'écailles de métal à la mode grecque, et coiffai ma tête d'un casque au cimier recourbé que surmontait une crinière flottante ; je ramassai quelques javelots que je gardai dans ma main gauche, à la façon des Phocidiens, mais au moment de m'emparer d'un glaive d'Hellène en acier, court et trapu, je pensai que j'étais habitué au maniement de notre longue épée de bronze, notre gaïs national, bien qu'elle fût moins solide et que parfois, lorsqu'elle avait trop œuvré dans une bataille, il fallût la redresser avec le pied ; je songeai que, en cas de besoin, elle me rendrait plus de services que cette autre ; je la conservai donc, et, après avoir jeté sur mon dos un bouclier d'Hellène, rond et orné d'entrelacs sur le pourtour; je me mis en marche vers la ville.

 

L'ombre me fut propice, et, sachant d'ailleurs l'emplacement de nos propres gardes, il me fut facile de Tes éviter. Je parvins de la sorte au rempart de Pytho.

 

L'escalade, pour difficile qu'elle fût, se fit cependant plus aisément que je ne l'avais supposé, mais, au sommet de la muraille, je fus accueilli, comme je le craignais, par le cri d'alerte d'une sentinelle ; toutefois, en me voyant franchir le sommet, elle me prit pour un Phocidiens échappé du carnage et, rejoignant les siens, elle prononça quelques mots que je ne compris pas et me laissa passer.

 

La première partie de mon projet était réalisée : je me trouvais dans Pytho.

 

Contournant silencieusement des groupes de guerriers endormis auprès de brasiers dont les dernières lueurs s'éteignaient, je montai avec précaution vers l'intérieur de la cité. Je reconnus successivement les temples de Dionysos, de Létho, d'Héraclès, d'Athéna, d'Artémis et quelques autres moins importants. Je savais que le sanctuaire du Soleil, dont le sommet de la coupole, de Napé, nous apparaissait au loin, occupait la partie haute de la ville, et je montais toujours, dans le silence et parmi les ténèbres des rues, m'engageant parfois dans des voies dont l'enchevêtrement m'égarait, mais me guidant sur cette pensée que le temple cherché occupait le point culminant de la forteresse ; il me semblait parfois, quand je pensais aux périls de ma situation que le Phoïbos des Hellènes avait donné rendez-vous ici au Belen des Celtes et que c'était moi qui apportais mon dieu dans mon cœur pour le dresser, à l'ombilic du monde, sur l'autel de la divinité phocidienne déchue.

 

J'aperçus enfin le temple désiré, au sommet de la large voie que je suivais, avec sa façade de cent coudées de long occupée par huit colonnes massives de Paros. Je gravis les soixante degrés de pierre blanche qui conduisaient au vaste portique de marbre, sur l'immense fronton duquel la pâle clarté des étoiles me permit de deviner des images de dieux où s'estompait le Char du Soleil. Dans la pénombre de l'architrave, des boucliers luisaient, qu'à leur nuance fauve on devinait être d'or. Plus bas, deux statues colossales que leur inscription — à Bibracte j'avais appris à lire l'écriture des Hellènes — montrait représentant Pindaros et Homéros, deux illustres et anciens bardes des hellènes. Le long des propylées, sous chaque arceau, d'immenses cratères d'or, pleins d'une eau lustrale où trempaient des rameaux de laurier, invitaient le visiteur aux ablutions rituelles ; mais mon but était autre et je m'en abstins. Je songeai seulement que, pour que tant d'objets en métal précieux fussent ainsi délaissés à l'extérieur du temple, il fallait que les richesses intérieures fussent réellement au-dessus de la renommée elle-même.

 

Mais les portes du sanctuaire étaient closes, et, pour aller plus loin, il me fallait attendre le moment où le tumulte du combat détournerait l'attention générale vers les murailles d'enceinte. Je jetai mes vêtements et mes armes hellènes qui ne pouvaient plus que m'alourdir, et gardant près de moi mon épée de bronze et ma hache à double tranchant je m'accroupis dans l'angle obscur d'un fût de colonne, enveloppé de ma saie, et j'attendis...

 

Déjà à la gauche de l'Hélicon, par-delà l'orient du Parnasse, le scintillement des étoiles semblait s'éteindre et le firmament, par endroits, revêtait cette teinte légèrement laiteuse qui annonce l'approche de l'aube. Au-dessous de moi, dans la ville, des bruits confus commençaient à s'éveiller, en même temps que, dans l'ombre blanchissante, on devinait, aux cliquetis d'armes, des troupes de combattants en marche vers la prochaine bataille ; des portes s'ouvraient et se refermaient avec violence ; et parfois un bruit étrange — cri d'oiseau de nuit, plainte de blessé ou lamentation de femme — s'élevait d'une terrasse et mourait dans l'espace.

 

Tout-à-coup, une clameur furieuse retentit à une certaine distance, à laquelle répondit le Poean de guerre des Hellènes pendant que les buccins et les carnyx des Celtes et les salpinx des Phocidiens déchiraient l'air de leurs appels aigus ou de leurs rauques mugissements : c'étaient les Celtes qui attaquaient les remparts de Pytho, et la ville s'éveillait pour le carnage.

 

Pour moi, le moment propice était venu ; toute l'attention, toutes les forces, toute la vie de l'a cité étaient concentrées vers ses remparts, et nul ne pouvait plus faire attention à moi : le moment propice était venu.

 

Je me précipitai vers les portes de bronze lamées d'or : elles étaient fermées et résistèrent à la pression de mes énergies exaspérées. Je m'arrêtai et regardai : près d'une imposte, une baie, au-dessus d'un vantail, se laissait deviner ; en amoncelant au pied les bassins d'eau lustrale, je finis par m'élever, et réussis à franchir l'obstacle : je sautai dans le sanctuaire tandis que derrière moi les clameurs se rapprochaient et que la bataille faisait rage.

 

Le lieu était très sombre encore : pourtant, au centre, je réussis à entrevoir, à deviner plutôt deux gigantesques effigies de dieux : l'une d'elles tenait un foudre et l'autre un arc : ce que j'avais vu déjà, depuis notre entrée en Hellade, des divinités de ce pays me montra que le premier était un Zeus, pâle caricature de notre Tarann ; l'autre était celle de Phoïbos, la Déité du lieu. Mais nulle part sur la statue, je ne vis resplendir la pierre du soleil, dont tout, le monde s'accordait à dire qu'elle émane une lumière éclatante dont elle est comme embrasée dans la nuit la plus sombre.

 

Je fus tout d'abord déçu — profondément — et restai immobile, regrettant d'avoir quitté mes frères de bataille. Des cris, des imprécations, des hurlements mêlés au fracas des armes et dominés par le son rauque des trompettes, venaient battre extérieurement les murs du temple : je compris que l'enceinte de Pytho était forcée, que les Phocidiens étaient repoussés et que les Celtes, vainqueurs du carnage, allaient s'emparer du temple : alors aurait lieu la ruée de tous les, jeunes hommes, chefs et soldats, amoureux de la pierre de soleil et furieux de la conquérir ; il fallait qu'elle fût à moi avant qu'aucun d'eux n'eut franchi l'enceinte, du lieu sacré. Mais où la chercher ?

 

Rapidement, je songeai que j'étais ici dans le sanctuaire public mais qu'il devait en exister un autre plus secret, plus retiré, réservé aux seuls prêtres et initiés. Et j'en fus d'autant plus convaincu que nulle part, dans l'endroit où je me trouvais, rien, ni statue allégorique, ni symbole, ni signe quelconque ne se révélait à la lueur naissante de l'aube, pour me montrer l'amphalos, le nombril sacré de la terre. Il devait donc exister un autre sanctuaire, secret, celui-là, et la simple logique me disait que je le rencontrerais certainement dans une crypte sous celle où je me trouvais.

 

Comme un fauve captif, je fis le tour de l'édifice, cherchant avec colère la sortie intérieure. Une porte basse se présenta que j'enfonçai d'une furieuse poussée, et je me trouvai dans un vaste dégagement circulaire où, à toutes jambes, je cherchai un escalier, un puits, une descente quelconque pouvant me conduire dans les parties souterraines du temple. Au bruit que je faisais, des portes s'ouvrirent, et, devant moi, terrifiés à la vue du Celte qui avait profané le lieu sacré sans être foudroyé par les dieux, fuyaient en un désordre éperdu, des prêtres à la chevelure blanche, cerclée de bandelettes d'or, vêtus de la robe de lin bordée de broderies, et les hiérodules emportant avec eux les objets rituels. Tout à ma recherche, je dépassais, sans y prendre garde, ceux d'entre eux qui tombaient.

 

Trois marches : je les descendis d'un bond. Une porte résistante : je l'enfonçai à coups de hache, et elle s'abattit. Derrière elle, une sorte de géant noir, autant que je pus en juger à la lueur incertaine d'une lampe suspendue à la voûte — quelque esclave préposé à la garde intérieure — tenta d'arrêter ma course ; je l'étendis à mes pieds d'un dernier coup de hache, et je le vis se tordre dans un spasme ; il avait l'épaule fracassée, et, par sa blessure, rendait des flots de sang noir... Je l'enjambai. Encore des marches, puis une crypte qu'éclairaient vaguement trois luminaires très faibles, suspendus en triangle au plafond. Il régnait, en ce lieu, une odeur méphitique qui contractait la gorge, en' même temps que des vapeurs fuligineuses faisaient vaciller le cerveau... Je m'arrêtai.

 

Où étais-je ? Evidemment sous le sanctuaire supérieur, dans une vaste salle aux murailles de marbre, de forme irrégulière, où tout bruit était répercuté par de bizarres échos, en des sonorités mystérieuses où, chose étrange, il me semblait entendre comme le murmure d'une cascatelle. Aucun indice de la bataille qui se livrait extérieurement. Deux colonnes massives symétriquement placées semblaient soutenir la voûte je compris qu'elles formaient le soubassement souterrain des deux statues monumentales de Zeus et de Phoïbos que j'avais vues dans le temple. Entre elles, était une sorte d'autel, que l'une des deux colonnes m'avait tout d'abord empêché d'apercevoir, et, sur cet autel...

 

— Par l'Universel Sauveur ! M’écriai-je, affolé d'une joie sauvage, ceci est vraiment la Pierre de Soleil !

 

En effet, sur l'autel, une statue divine, toute d'ivoire, portait sur sa tête une gemme d'où s'irradiait une sorte de rayonnement solaire.

 

D'un coup de mon large gaïs, je fis sauter la pierre, grosse comme la moitié du poing ; je la ramassai sur les dalles où elle avait roulé, et l'enfouis soigneusement dans un pli de ma saie... Aussitôt les trois lampes s'éteignirent.

 

Alors, dans une sorte d'épouvante irraisonnée, je voulus m'échapper de ce lieu où des exhalaisons inconnues m'étourdissaient et menaçaient de me faire tomber... Titubant, je cherchais la sortie... En m'éclairant de la Pierre du Soleil, j'arrivai à une anfractuosité de la salle où le marbre poli était remplacé par le rocher brut d'une fente du sol, près d'une source qui ruisselait, montaient des vapeurs étourdissantes et suffocantes ; tout près, sur im trépied d'or fauve, une femme semblait agoniser... Je compris : j'étais dans le Pythion, j'avais devant moi la prophétesse de Delphes, entourée de rameaux de laurier, assise sur le Chrestérion, le trépied d'or don des pêcheurs milésiens, et obnubilée par les vapeurs fuligineuses qu'émanait l'ombilic du monde. Je m'arrêtai, car, pour nous Celtes, les devins sont, comme les fous, des inspirés de la Divinité, et, malgré le vertige auquel ma tête était en proie, je m'inclinai respectueusement devant cette femme.

 

Et cette femme parla...

 

Et cette femme me dit en langue celtique —  « tu peux fuir, mon fils ! aussi loin que tu te retires, la vengeance du Dieu outragé saura atteindre le profanateur de ses mystères. ».

 

Je me détournai, cherchant toujours l'issue que je finis par rencontrer.

 

Je remontai vers le dégagement circulaire : il était vide... Tout être vivant avait fui.

 

Je parvins enfin à la lumière du jour, dans le sanctuaire supérieur : ce fut pour voir s'écrouler les portes du temple sous le martèlement des poutres que maniaient avec fureur mes frères de bataille : les Celtes faisaient irruption dans le lieu sacré, aux cris, répercutés par l'écho des voûtes : « La Pierre de Soleil !... La Pierre de Soleil !... ».

 

Cèlant mon trésor dans un pli de mon tayola, je me joignis à ceux qui, plus pratiques, roulaient les cratères et les boucliers d'or du seuil vers le rempart afin d'en faire le tas de butin que l'on se partagerait plus tard, entre chefs de guerre et combattants.

 

Car la victoire était à nous ; Delphes, la cité sainte de la Hellade, était au pouvoir de la race celtique et Beleo, le Soleil de l'Occident, avait chassé de son temple Hélios, la divinité hellénique.

 

Des jours et des jours encore la curée de pillage se poursuivit ; sur toutes les places publiques, dans tous les édifices que la ruine ou l'incendie n'avaient point ravagés, des amoncellements de richesses, d'heure en heure accrus, débordaient sur les voies avoisinantes : amphores d'onyx incrustées de pierres chatoyantes, statues d'ivoire ou de marbre, armes ornées de métaux cloisonnés, cathèdres d'ivoire Incrusté de nacres irisées ou d'aurichalques fins et précieux, coupes de sardoine, cratères d'albâtre, urnes précieuses serties de gemmes, aiguières d'argent pur, bijoux de femmes sans prix comme sans nombre, lourds boucliers d'or, miroirs de bronze poli, vases murrhins, tapis de Bactriane, soies de Perse et de Taprobane, gazes de Tyr et de l'Inde, étoffes de pourpre, chaises d'ivoire, lits d'ébène, glaces d'argent plané cerclées d'or ciselé, bronzes de Corinthe, socles de lazulite, candélabres et torchères de métaux précieux sertis de gemmes multicolores, meubles en cèdre d'Afrique, anneaux constellés de pierreries ; grandes épingles à cheveux faites de métaux contournés et relevés de sardoines, d'améthystes ou de topazes, lames d'or sonore entre deux colonnettes d'onyx ou d'agathe, servant de timbre pour appeler, orfèvreries d'Alexandrie, de ta Perse ou de l'Inde, boules de cristal et d'ambre, cnémides d'or, éventails en plumes de paon, coussins de pourpre, voiles de Cos plus légers que l'air tissé, nimbes d'azur tramés d'or, tables de nacre et d'écaille ; vases de toute forme et de toute valeur, étoffes rutilantes comme celles que les navigateurs rapportent d'Orient ; et des flacons de cristal taillé ou de délicat onyx contenant des gammes de parfums exquis, de toute nature et de toute provenance : nards de Perse, baumes de Mandès, onguents de Chypre ou de Parthie, huiles de Syrie, malobathrum de Sidon, amome d'Assur, marjolaine de Chypre, cinname de l'Inde, — tout cela formait des monceaux, et des monceaux et encore des monceaux de richesses inappréciables, et tout cela était à nous — à nous, les vainqueurs !

 

Hélas ! fut-ce le hasard ou la destinée, et les dieux de la Hellade furent-ils plus puissants que les nôtres ?

 

Dans les caves, dans l'es celliers, chez les marchands comme dans les demeures des riches, les Celtes eurent le malheur de rencontrer des outres pleines d'une boisson de miel fermenté, et dès lors la brillante armée de Céar-Mor, le brenn-au-casque-empenné-d'aigle, fut terrassée par une répugnante ivresse... Presque seul de tous mes frères de bataille, je m'abstins du liquide néfaste : je craignais. Dans l'inconscience qu'il provoquait chez chacun, de perdre ma Pierre de Soleil.

 

Un soir que l'armée reposait dans son lourd sommeils où les gardes eux-mêmes, rassasiés de la terrible boisson, dormaient sur leurs armes, les vaincus reparurent : Phocidiens, Béotiens, furieux de venger leurs dieux outragés, et tous les peuples de la Locride : les Epicnémidiens, les Opuntiens et les Ozoles, et d'autres encore, Etoliens et Thessaliens domptés à notre passage mais redoutant notre retour, Mégariens, Sicyoniens, Achéens, et d'autres encore de la Hellade inférieure, Arcadiens, Elidiens, et encore d'autres et toujours d'autres, ligués pour empêcher l'invasion de leurs contrées, tous s'étaient unis contre les Celtes... et il y eut une nuit épouvantable de sang.

 

Lorsque, dans une aube rouge, apparut le jour, CéarMor, le brenn-au-casque-empenné-d'aigle, réunit les débris de son armée et s'ouvrit — en perdant combien des siens ! — un pénible chemin vers le Septentrion. Et quand cette retraite commença, où tout le butin fut abandonné, on ne voyait plus les Hellènes, mais, de toutes les hauteurs de Delphes et des montagnes avoisinantes du Parnasse, roulait sur nous une avalanche de roches plus grosses que des maisons, qui semblaient, sous l'effort d'une main invisible, se détacher des sommets pour écraser, au fond des vallées, des rangs entiers de guerriers celtes — au point que quelques-uns d'entre nous, ceux que n'avait point encore abandonnés la fumée de la funeste boisson, criaient que c'étaient les divinités outragées de la Hellade qui faisaient crouler sur eux des montagnes entières pour venger le sac du sanctuaire et le meurtre de la Pythie. D'aucuns, même, clamaient qu'ils voyaient, dans les nuées, nos propres dieux ligués avec les dieux étrangers pour punir leurs outrages, et ils appelaient Hésus le maître des batailles. Tarann, qui manie la foudre, ou Twistons, seigneur des abîmes ; et ceux de chaque contrée désignaient leurs dieux particuliers : Les Bigerriones et les Garumnes (Peuples du sud de l'Aquitaine) invoquaient Astroïlunus, le dieu qui tue ; les Nannètes (Embouchure de la Loire.)

croyaient reconnaître Voljanus aux rayons de feu ; les Bituriges (Berry) désignaient Casos au regard mortel ; et les Tigurins (Rhin supérieur) suppliaient Grann aux longs cheveux ou les Rumanèes, déesses-mères... et d'autres encore, avec ces vengeurs célestes, voyaient s'acharner contre eux les Dusiens maîtres des maléfices nocturnes, les gigantesques Gauries et les Maïrs des fléaux (Fées du mal) toutes dégoutantes de sang...

 

Que pouvions-nous contre tous ces êtres supérieurs conjurés pour notre perte ? Mais que vaut le courage d'un guerrier contre l'ordre du Ciel, et la saunie ou la hache contre la chute des montagnes ?

 

Or, il y avait deux jours déjà que durait cette effroyable retraite sous des pluies de roches, deux jours que nous luttions contre la colère divine, lorsque, dans le fond d'un vallon encaissé que nous remontions ensemble, quelques, frères de bataille et moi, j'aperçus, se détachant d'un sommet voisin, un bloc colossal qui, lancé dans l'espace, retomba sur le flanc de la montagne où il se sépara en fragments énormes ; ceux-ci, à leur lotir, dévalèrent en décrivant, des courbes tracées comme par la main d'un géant... Contre l'inéluctable, il est fou de s'insurger, et je vis, sans chercher d'inutile abri, s'avancer mon destin : une de ces roches, dont, la chute décuplait la vitesse, jaillit vers moi et me frappa le front ; j'eus la sensation que, du choc, ma tête éclatait, je perdis l'équilibre, puis... plus rien... le noir... le néant...

 

... Un souffle chaud sur mon visage... Il me semble que je rentré en moi-même... je souffre... un chant de prière me monte aux lèvres comme un souvenir du temps où, à Bibracte, j'étudiais les choses cachées, et je balbutie-péniblement : « Ge fagus clecb do làr (Celtique : « La pierre n'est pas aussi proche de la terre... ».)... mais ma mémoire se, refuse à aller plus loin.

 

Près de moi, une voix douce, musicale, mystérieuse, termine le distique : « S faigse na sin Cabhair Coï’bhi. » (Celtique : «…que l'assistance du Coï’bhi (archidruide) pour qui a besoin de son secours ».)

 

J'ouvre péniblement les yeux : près de moi, un jeune chien me flaire le visage, et plus loin, debout, une amphore vide, en argile, appuyée à la hanche, une gracieuse apparition me contemple... Chose étrange, cette vision porte la tunique courte et relevée des filles hellènes, alors que ses cheveux, d'un blond doré, tressés à la façon des filles de la Celtide sembleraient devoir retomber sur la robe longue des femmes de Climberris ou d'Olbia. Où suis-je ?... Dans un endroit sombre... mais lequel ?

 

Lentement, cette figure de rêve met un doigt sur sa bouche pour me commander un silence qui m'est d'ailleurs imposé par ma faiblesse puis, s'approchant de moi, elle développe des bandelettes de lin qui enserrent ma tête, lave d'eau fraîche avec d'infinies précautions et une délicatesse inouïe de soins, les plaies de mon front sur lesquelles elle applique des pansements d'huile, et remet l'appareil de bandelettes qui les maintiennent ; alors, elle accumule des feuilles sèches sous mon corps brisé, puis, entre mes lèvres fiévreuses, elle verse, à l'aide d'une conque, quelques gouttes d'un liquide où je reconnus, mélangés, le goût amer de Bewr (Espèce de velar officinal) et la suavité du miel combiné avec du jus de fruits...

 

Lorsque, de nouveau, je revins à moi, j'étais seul, mais je me sentais plus fort. Avec des souffrances terribles, je parvins à tourner la tête pour voir où je me trouvais : je gisais dans une sorte de grotte assez basse et profonde dont les parois étaient tapissées de plantes grimpantes ; mon corps endolori reposait sur une épaisse couche d'herbes sèches ; des pampres sauvages obstruaient l'orifice de ce lieu et ne laissaient filtrer qu'une lumière pâle, tamisée par leur feuillage ; près de moi était ma hache à deux tranchants encore attenante à la ceinture d'argent détachée de ma taille, et, du dehors, m'arrivait, par instants, le murmure cristallin d'une source ou d'un ruisseau qui s'épanche en cascatelles sonores... Comment me trouvais-je ici ? et que signifiait cette aventure ?

 

Enfin, à la suite d'un violent effort de mémoire, je me souvins : la prise et le pillage de Delphes... la retraite devant les Hellènes... la fuite dans les montagnes sous une pluie de roches...

 

Et une angoisse m'étreignit soudain : « Ma Pierre de Soleil ! Qu'était devenue ma Pierre de Soleil ? » Avec une peine infinie, je dénouai l'étoffe de mon tayola : la Pierre

de Soleil avait disparu. Un désespoir intense m'envahit alors et je trouvai — comment ? — la force nécessaire pour palper tout mon corps ; enfin, je sentis le joyau divin dans un pli cousu de ma saie... comment caché en cet endroit ?

 

Calmé toutefois par cette découverte, j'attendis plus tranquillement ce qu'il plairait aux dieux de faire advenir de moi, en invoquant dans l'intimité de mon être Abellio, la divinité qui guérit les plaies.

 

La lumière du jour, me semblait-il, commençait à décliner dehors, quand le rideau de pampres se souleva et ma vision fit une nouvelle apparition, encore accompagnée du chien qui vint en jappant me flairer le visage.

 

Toujours aussi grave, la jeune fille — presque une enfant — s'avança vers moi, déposa près d'elle son amphore pleine d'eau et un paquet enveloppé dans une toile de lin, et, comme je voulais me soulever, lui donner la formule de bienvenue, elle me dit, dans le plus pur celtique :

 

— Demeure tranquille... Ne remue pas...

 

Je retombai sur ma couche et, comme précédemment — je sus ensuite que c'était la veille, — elle lava mes blessures et les pansa de nouveau avec de l'huile.

 

Cette femme m'intriguait, je voulais savoir qui elle était : je le lui demandai.

— Ne parle pas ! fit-elle en élevant son doigt ; je ne suis qu'une esclave.

 

Mais ces paroles, toujours prononcées en langue celtique, ne firent qu'accroître ma curiosité, et je lui dis :

—Tu es une sœur de ma race ; sans doute tu accompagnais l'expédition, et les Phocidiens t'ont prise et retenue en esclavage...

 

— Non, j'étais une fille libre de la Celtide ; il y a trois hivers que j'ai un maître.

— Mais comment cela s'est-il fait ?

— Ma mère était morte ; mon père et mes frères cultivaient leurs plants d'oliviers près de la grande mer. Une nuit, des pirates de Phénicie sont arrivés ; ils ont tué les hommes et emmené les femmes et les enfants qu'ils ont vendus dans les marchés de la Hellade ; j'ai été achetée par Sophronos, fils de Magalos d'Anticyrrha, le riche marchand d'huile dont tu verrais la demeure sur le versant du mont si tu pouvais sortir d'ici. Il m'a attachée au service de sa femme et de ses enfants.

— Es-tu heureuse ?

— Peut-on être heureux, sans la liberté ? Mais le maître est bon.

— Quel est ton âge ?

— Les oliviers avaient reverdi douze fois quand j'ai été arrachée de la Celtide.

— Et comment t'appelles-tu ?

— Ici, les gens m'appellent Eucomis (En grec : à la belle chevelure), mais les frères de mon peuple, autrefois, m'appelaient Deo-Ghrèna (En celtique : rayon de soleil.).

— Nous sommes, je crois, de même sang : je suis un Sueltère, de la tribu des Salluviens, non loin de la grande mer.

 

Et moi, je suis une Ségobridge de  la même tribu, sur le rivage même de la mer... Et toi, frère, quel est ton nom ?

Fearguth (En celtique : homme de la parole.), fils de Cluaner (En celtique : brave à la bataille.).

— Pourquoi ne me dis-tu pas ton nom en entier ? demanda-t-elle d'un ton soupçonneux

— Mais... je n'en ai pas d'autre

— Oh ! fit-elle avec un soudain respect, tu t'appelles Fearguth-Truoïd ! (Fearguth-le Druide.).

— Mais non... je ne suis pas druide... qu'est-ce qui te fait penser ?

— Rien... Tais-toi... la fièvre te reprend !...

 

Elle plaça près de moi divers objets, qu'elle tira du paquet, et la nourriture dont je pourrais avoir besoin : un vase qu'elle emplit d'eau, des galettes de froment cuites sous la cendre, du fromage de lait de chèvre et du miel.

 

— A demain ! dit-elle quand elle eut disposé tous ces objets. Puis elle appela :

« Kynidion »... (En grec : Petit chien) et sortit avec le chien, portant l'amphore sur sa hanche droite, légèrement déjetée, tandis que sa taille gracile et souple se ployait pour permettre à sa main gauche d'écarter le rideau de pampres sauvages : — or, dans ce simple mouvement, elle m'apparut exquisément gracieuse, comme une maïr céleste (Sorte de fée) remontant au Flath'innis ! (Théogonie celtique : séjour des dieux).

 

Après son départ, je tombai dans un abattement profond : je n'étais pas encore assez près de la guérison pour soutenir de telles conversations, et tout ce que m'avait dit la vierge celte se brouillait dans ma tête... Mais quel motif pouvait lui faire croire que j'étais un druide ? Je ne savais que penser et toutes ces idées finirent par se confondre dans mon cerveau ; j'en arrivai à regarder mon aventure comme toute naturelle, toute simple, et, ma faiblesse aidant, je tombai dans un sommeil profond et réparateur.

 

Je dus dormir de longues heures, car je ne m'éveillai que sous la sensation du changement de mes pansements renouvelés par Deo-Ghrèna : c'est elle que je vis tout d'abord en ouvrant les yeux.

 

— Le sommeil t'a fait du bien, dit-elle en manière de salutation. Je remarquai d'ailleurs, par la suite, qu'elle me saluait toujours — et non sans respect, me semblait-il, — à la façon des Celtes et non par le Khairé (En grec : Réjouis-toi, c'est-à-dire : Porte-toi bien) des Hellènes.

— Oui, répondis-je, et je me sens dispos, ce matin.

— Ce matin ? fit-elle en riant : mais le soleil décline déjà vers la mer des Alcyons ! Tu as dormi toute la nuit et encore plus de la moitié de la journée. Te sens-tu faim ?

 

Oui, pour la première fois depuis bien longtemps je me sentais faim. Elle me coupa une galette de froment sur laquelle elle étala du fromage de lait de chèvre.

— Tu n'as pas encore mangé depuis que tu as recouvré la connaissance de toi-même ?

 

Je fis un signe de tête négatif.

— Tiens, prends !... Il ne faut pas encore assouvir ton appétit : cela te serait mauvais.

 

Et, pendant que je me rassasiais, elle reprit :

— Maintenant, je crois que ta guérison sera rapide : les plaies de la tête, quand on n'en meurt pas, se réparent vite.

— Comment sais-tu cela ? Tu es donc Nchalennia, que d'autres appellent aussi Nieneven, la déesse qui épand le baume ? Oui, vraiment, on la représente dans toute la Celtide portant des fruits, comme toi, et comme toi, accompagnée du chien Gourm...

 

Elle rit.

— Oh ! moi, je n'arrive pas portée sur le char de la tempête : mon chien ne s'appelle pas Gourm mais Cynidion, et je ne suis pas Nchalennia, non !

— Mais si... pour m'avoir découvert et sauvé !

— Non, ce fut plus simple que tu le crois : après le passage des derniers Celtes, je montais à la source, suivant mon habitude de chaque jour ; je t'ai aperçu, sanglant mais respirant encore, et je t'ai traîné ici pour te soigner... à l'abri de tous...

— A l'abri de tous ?

— Sans doute ! Les autres t'auraient tué s'ils t'avaient découvert. Tu es resté des jours, des jours, et encore des jours, sans que je sache si je te sauverais... Une nuit même, je t'ai veillé, pour t'arracher à la mort en humectant sans trêve, pour le tenir glacé, malgré ta fièvre, le bandage de ta blessure.

— Tu as été inspirée par Borbo, le dieu des sources qui guérissent...

 

Et je pris sa main que je portai à mes lèvres ; mais elle la retira aussitôt, pleine de trouble.

— Laisse ! dit-elle. Cela est naturel. N’est tu pas de mon sang ?     

— Mais comment, étant esclave, as-tu pu agir de la sorte ?

— A la campagne, il y a plus de facilité que dans les cités. Et puis Sophronos, mon maître, avait, dès l'invasion des Celtes, envoyé sa femme et ses enfants à Anticyrrha d'où ils auraient pu facilement traverser la mer des Alcyons et se mettre en sûreté dans l'Achaïe, sur la côte opposée... Lui-même est parti quand il a vu que la déroute des Celtes les amenait de ce côté : il n'a laissé que quelques esclaves pour garder sa maison. Mais, depuis lors, il a annoncé son retour prochain.

— Pourquoi donc n'as-tu pas profité du passage de nos frères pour t'enfuir avec eux et recouvrer ta liberté ?

— Oh ! fit-elle avec angoisse en me mettant la main sur la bouche. Oh ! tais-toi... de nos frères, il n'en reste peut-être pas un ! On dit que toutes les régions par lesquelles ils peuvent repasser sont liguées contre eux, la Thessalie, l'Etolie, l'Acarnanie, et tous les peuples de l'Epire... On dit que leur Brenn est tué.

— Le Brenn-au-casque-empenné-d’aigle ? Le chef Céar-Mor P... Céar-Mor le jamais vaincu ?... Oh !

— On dit... murmura-t-elle avec angoisse.

 

Et nous restâmes silencieux, oppressés, songeant aux frères de notre sang dont les cadavres pourrissaient clans les abîmes ou bien servaient de pâture aux gypaètes et aux loups...

 

Pour faire diversion à nos pensées, Deo-Ghrèna me demanda :

— Et toi, comment étais-tu avec eux ? D'où veniez-vous ?

 

Alors, voyant qu'elle avait grand désir de savoir, je lui racontai qui j'étais ; je lui dis mon enfance, là-bas, dans le pays montagneux des Sueltère, le pays aux plateaux découpés profondément par les rapides torrents qui, tous, vont se jeter dans les eaux tumultueuses du Reu-aïn (En celtique : le Rhône), pays si proche de celui où avait mûri sa propre enfance. Je lui dis nos premiers jeux avec les armes des guerriers, nos chasses aux loups sous le dôme épais des forêts, nos pêches dans les lacs à l'onde limpide ou dans l'eau argentine des ruisseaux qui chantent. Je lui dis les épreuves de guerre de ma jeunesse, qui m'avaient fait juger digne de manier la saunie dans des batailles véritables et non plus dans des combats d'essai ; j'énumérai les brenns qu'il m'eût été facile de choisir pour m'attacher à leur fortune et me faire admettre parmi leurs fidèles, ceux qui, aux jours de carnage, triomphent avec eux ou les suivent dans la mort.

 

Mais mes désirs étaient autres : j'avais vu dans les réunions de guerriers, les bardes exalter, par des paroles d'or, le sacrifice de ceux qui meurent et le rayonnement de gloire des vainqueurs ; j'avais vu les ovates, debout, au centre du cromlec'h (Cercle de pierre. (Table de crone)) ou courbés vers le dolmen (Table de pierre) interroger les dieux dans les entrailles fumantes des taureaux ; j'avais vu, j'avais vu surtout la majesté sereine de ceux qui savent, des maîtres incontestés de la sagesse, des druides vénérés qui, au sixième jour de la première lune, coupaient de la main gauche, sur le rouvre, le Huel-var (L'herbe qui vient en haut le gui), végétal sacré, avec une faucille d'or impolluée, et le recevaient dans un pan du Sagus (Vêtement rituel) où il devenait, dès lors, le sauveur universel... Alors, je voulus être druide, moi aussi...

 

— Oh ! je savais bien interrompit. Deo-Ghrèna comme malgré elle. Mais elle se tut et je poursuivis :

— Je n'ignorais pas que les études, et les méditations et les périodes d'initiation pouvaient excéder même vingt années ; je n'ignorais pas que beaucoup, parmi les appelés, s'arrêtent en chemin, rebutés par l'aridité de la science et par l'éloignement de la vérité, mais que m'importait ! Je voulais savoir, moi aussi ! Je voulais revêtir la saie consacrée ! Je voulais pénétrer dans le sanctuaire ! Je voulais comprendre les triades ! Je voulais voir les Dieux ! Je voulais !

 

Et mon père m'envoya au collège des Druides qui tient ses assises au centre de la Celtide, à Bibracte... As-tu entendu, amie, parler de cette cité, rivale de Thèbes et de Memphis, les villes sacrées de l'Egypte, rivale en science même d'Athènes, — Bibracte, cette grande cité des Celtes, où chaque année accourent, de toutes parts, plus de quarante mille jeunes hommes qui viennent s'initier à la plus haute civilisation, étudier la philosophie, les belles-lettres, la jurisprudence, la grammaire et toutes les sciences de l'esprit et de la nature, et tous les arts qu'a créés et développés l'homme ?... As-tu entendu parler de Bibracte

— Oui, souvent, jadis quand j'habitais sur la rive de la grande mer !...

— Bibracte, avec son gigantesque amphithéâtre entouré de statues colossales, où cent mille spectateurs peuvent s'asseoir à l'aise, Bibracte où foisonnent les temples des Dieux, Bibracte aux édifices sans rivaux, aux murailles dont l'antiquité confond la mémoire des hommes, Bibracte, la mère de toute science et le foyer des arts de la Celtide !

— Tu es entré au Collège des Druides, tu viens de le dire, et c'est là que tu es devenu druide toi-même...

— Non, je ne suis pas druide, je ne suis qu'un guerrier... Il y avait quatre ans seulement que j'apprenais les sentences des anciens, les enseignements des maîtres et l'explication des triades, lorsqu'un bruit se propagea comme l'incendie sous le vent du sud : Nos frères, depuis longtemps établis, à la suite d'une migration vers l'Orient, dans la vallée de l'Ister, au nord des monts Scordos, en Pannonie, faisaient savoir à toute la Celtide qu'ils préparaient une prochaine migration vers les riches plaines de la Hellade, et attendaient tous ceux de leurs frères des tribus Celtiques qui voudraient partager avec eux la joie des batailles, la conquête de la gloire et la richesse du butin. De tous côtés, des jeunes hommes se levèrent et marchèrent vers leurs frères de Pannonie ; il en vint des Bituriges, des Santons, des Carnutes, des Lingones ; il en vint encore de plus loin, des Osismiens, des Bellovaques, des Nerviens, et même des Ménapiens. Bibracte et les Mandubiens fournirent pins de dix mille guerriers. Quand ils furent réunis, on se mit en marche vers les luttes prochaines on traversa des chaînes de montagnes creusées de précipices sans fond et couvertes d'une éternelle chevelure de neige. Nombre d'entre nous roulèrent dans les gorges des abîmes; nombre d'entre nous demeurèrent pétrifiés par le froid dans les glaces sans fin ; nombre d'entre nous tombèrent sous les coups des populations qui nous disputaient le passage, les armes à la main. Enfin, le reste parvint aux sources de l'Ister — j'en étais — et, toujours suivant le cours du fleuve et toujours bataillant pour s'ouvrir le passage, il atteignit, après des lunes et des lunes de combats incessants et de fatigues sans cesse renaissantes, la Pannonie et les frères de race qui y étaient installés.

 

Au printemps dernier, la migration se mit en marche des milliers, des milliers et encore des milliers de jeunes hommes, surtout des Tolistoboïes, des Troctmes et des Tectosages... Ce fut une ruée, et tous les peuples qui tentèrent de résister furent vaincus. Nous arrivâmes ainsi, toujours combattant, au pays des Macédoniens. Trois fois, ils nous livrèrent bataille, et trois fois nous avons enfoncé leur phalange, pourtant si renommée ! Trois fois nous avons tué, dans la lutte, les rois qu'ils nous opposaient successivement. A l'automne, nous étions maîtres de toute la plaine de Macédoine : c'est, là que nous avons hiverné. Mais ce qui nous tentait avant tout, ce qui était le but de notre migration et le prix de nos batailles, c'est la Hellade et la richesse de ses temples. Aux premiers beaux jours, notre invasion reprit, sa marche victorieuse ; elle franchit les monts Cambuniens d'où l'on aperçoit, toujours couronné de nuées, l'Olympe que les Hellènes affirment être la demeure des dieux ; au travers des plaines Thessaliennes, elle remonta le cours du Pénée, arriva enfin au Golfe Maliaque. Là, se découpe un défilé où nous attendait toute la Hellade conjurée, les Thermopyles où, nous disait-on, avaient été jadis arrêtées d'immenses armées venues d'Asie. Nous emportâmes le défilé, et, à marches rapides, nous atteignîmes la cité sacrée, Delphes où se, trouvaient accumulées des richesses dont chaque siècle accroissait les monceaux... Tu sais le reste.

 

Pendant plusieurs jours, je décrivis à Deo-Ghrèna nos marches, nos luttes, nos triomphes et nos échecs ; elle n'était jamais rassasiée de mes récits ; elle m'écoutait, les lèvres tremblantes, les oreilles assoiffées de mes paroles de guerre et ne disait jamais :

« Assez !... ». Ah !c'était une vraie fille des Celtes, que n'avait, pas encore amollie le climat énervant de la Phocide.

 

Chaque jour aussi, quand elle revenait avec Cynidion, son chien, qui, lui aussi, m'avait pris en affection, pour panser mes plaies, m'apporter des aliments et entendre mes souvenirs de guerre, elle me trouvait plus proche de la guérison.

 

Mais aussi, plus nous constations le retour des forces dans mon organisme encore endolori, plus une question capitale s'imposait à nous, de plus en plus impérieuse, comme aussi de plus en plus insoluble. Et cette question était : « Comment finirait l'aventure, et que deviendrais-je au jour où le départ s'imposerait ? ». Car il était évident que la situation ne pourrait éternellement durer, et, ce jour-là...

— Ce jour-là, disait-elle avec un tremblement dans la voix, tu ne marcherais pas une journée sans être deviné, sans voir s'ameuter contre toi les alarmes publiques, sans être tué comme un scorpion par une foule en délire !... Oublies-tu donc que tu n'es ici qu'un Celte maudit, un ennemi voué aux dieux infernaux, un envahisseur exécré dont il faut arracher le cœur pour le jeter pantelant sur l'autel d'Arès ?

 

D'autres fois elle concluait :

— Non, tais-toi !... Tu n'es pas encore assez remis pour tenter le destin... Reprends ta vigueur... Attendons !...

 

Un jour, elle s'écria : — Mais enfin, que ne demandes tu aux dieux de la Celtide de te ramener dans la tribu, toi, qui es un sage et un initié, toi qui as médité des années dans le Collège des Druides, toi qui, enfin, es un druide, lien que, je ne sais pourquoi, tu ne veuilles pas l'avouer !

— Je ne suis point druide, protestai-je. Pourquoi tiens-tu si assurée une chose qui, je te le jure, est fausse ?

 

Elle réfléchit un moment, puis, comme prenant, un parti :

—Je vais te le dire, fit-elle. Écouté : — En te traînant ici  pour te mettre à l'abri, pour te sauver, j'ai fait échapper de les vêtements l'œuf de serpent que tu portais caché...

Oh ! Je l'ai bien deviné, à la lueur mystérieuse qu'il émane, à sa substance dure et blanche, recouverte de pellicules cristallines... J'ai compris que c'est là l'œuf magique que produisent les serpents entrelacés au fond des cavernes, de la bave de leur colère combinée avec le suint de leur peau, le charme mystérieux et tout-puissant que les druides ont seuls le droit de porter... je l'ai pieusement ramassé et placé dans un repli profond de ta laie... Pardonne, si j'ai commis un sacrilège en le profanant de mes mains impures... Cela ne valait-il pas mieux que de le laisser à l'abandon ? Réponds et pardonne !

 

Je compris alors son erreur et la désabusai.

— Non, ce n'est pas l'œuf mystique des charmes Celtes que tu as vu : c'est la Pierre de Soleil qui, dans le grand sanctuaire de Delphes, resplendissait sur le front d'Hélios et que ma main a arraché au dieu !

 

A cette révélation, elle se redressa dans une épouvante :

— Le Dieu vengera son insulte ! dit-elle enfin.

 

Il me fallait rassurer la terreur sans motif de cette enfant, et, pour elle, je trahis le serment de l'initiation. Je ne l'eusse pas fait, j'en atteste le Ciel, pour une fille de la Phocide ou pour une demi-barbare de la Dolopie, mais elle, c'était une sœur de mon sang, une fille de la Celtide, et ce n'était pas renier mon engagement envers mes maîtres que de révéler à une Celte ce que les Celtes seuls doivent connaître.

 

— Rassure-toi, lui dis-je ; écoute ce que je vais te révéler : c'est l'enseignement caché des maîtres de Bibracte c'est le mystère ineffable et sublime ! Ecoute, et comprends-moi : Les dieux ne sont pas les souverains maîtres que tu penses, ils ne sont que ce que l'homme les fait: ce ne sont, pour tout dire, que des créations humaines, de vains hochets de la crédulité des mortels qui ont divinisé la force des éléments et les mystères de la nature : — Dieu seul existe, qui est l'Eternité, l'âme universelle et le nombre des nombres, et c'est par les Awenyddons (En celtique, littéralement ; guidé par l'esprit ; s'applique aux Individus en proie au mal sacré ou mal béni, sorte de trame hypnotique au cours de laquelle se développe la voyance des choses cachées et des événements futurs.) seuls que Dieu se manifeste à nous... L'Hélios Delphique n'est donc qu'un grossier bloc d'ivoire qui ne saurait ni ressentir une injure, ni tirer vengeance d'une vaine profanation...

 

Cette révélation, inattendue de Deo-Ghrèna, nous jeta dans un monde nouveau d'idées qu'autrefois elle avait entendu agiter à mots couverts dans sa tribu, et, dès lors, chaque jour qu'elle venait, nous passions de longues heures à méditer ensemble, elle, m'écoutant en disciple attentif, et moi ouvrant son intelligence aux mystères des choses.

— Parle-moi de Dieu et des dieux, me disait-elle souvent.

 

Et alors je lui expliquais que les divinités ne sont, ne peuvent être que les émanations secondaires du Nombre primordial et des forces multiples qui en découlent.

— Vois-tu, enfant, lui disais-je, Tarann c'est la foudre qu'il lance ; Abellio, c'est sa toute-puissance de guérir le mal ; Belen est sa force vivifiante qu'il émane au moyen du soleil; Hésus, c'est sa volonté de dresser l'humanité contre elle-même et tout est, au contraire, son charme d'union ; Ogmios, avec les chaînes d'or qui sortent de sa bouche, c'est son énergie féconde et persuasive ; Murcia, c'est la beauté qu'il a ouvrée ; Pennin, c'est la montagne que fait surgir son pouvoir créateur, comme Tarvos est l'onde matrice de vie, et Witolf est son omniscience du passé, du présent et de l'avenir...

— Et les dieux de la Hellade ? interrogeait-elle ?

— Il en est de même des dieux de la Hellade : tous ne sont que des symboles des puissances multiples que généra l'Unité.

— Mais alors, objectait-elle, si les dieux n'existent point, que sont donc le Flat’innis et l'Ifurin (L'éden et l'enfer des croyances celtiques) des enseignements sacrés ?

— Des symboles encore, enfant ! Ce ne sont pas les dieux qui, après sa mort, jettent l'homme aux châtiments ou le comblent de délices ; c'est l'homme lui-même qui, dès cette vie et par la nature de ses actes, prépare ses destinées posthumes...

 

Et ses questions m'amenaient à lui dévoiler le mystère des œufs de serpent où se cache un des mythes les plus profondément augustes du druidisme.

 

D'autres fois, elle me demandait, curieuse :

— Que sont donc les triades sacrées, dont j'entendais jadis parler mystérieusement et dont on disait que, seul, l'initié pouvait les dire sans profanation ?

— Elles sont au nombre de quarante-six, lui expliquais-je ; mais il' en est qui dépassent encore mon entendement et que je ne puis m'expliquer à moi-même ; il en est d'autres qui écraseraient ta compréhension et que je ne saurais te faire saisir. Mais il en est aussi que je puis te dévoiler.

— Parle, ami… ta parole pénètre dans mon âme comme la rosée du matin dans la glèbe aride, et mon cœur est assoiffé des paroles que tu formules.

 

Et je lui développais :

— Il y a trois unités primitives, et de chacune il ne saurait être qu'une seule : Un Dieu, une vérité et un point d'équilibre des choses.

 

Ou bien :

— Il est trois perfections de Dieu : sa vie, sa science et sa puissance.

 

Ou encore :

— Il existe trois choses qui, nécessairement, prévalent sur tout : l'a suprême puissance, la suprême intelligence et le suprême amour de Dieu.

 

Ou:

— On reconnaît trois fins principales de l'œuvre divine détruire le mal, exalter le bien et éclairer toute différence, pour que l'homme choisisse entre le bien et le mal.

 

Ou encore :

— Trois choses sont nées simultanément : l'homme, la lumière et la liberté.

Parfois aussi, je lui dévoilais l'a triade, très profonde, des cercles : CYCL-Y-CEUGANT, le cercle infini où se meut Dieu ; GWINFYD, le cercle de la félicité où l'homme doit rencontrer Dieu après la série de ses réincarnations, et CYCL-IR-ABRED, le cycle des migrations terrestres limité par l'abîme des ténèbres, la matière chaotique. Annuferv...

 

Et je revenais aux triades didactiques en lui disant :

 

— Il est, par suite, trois phases nécessaires à toute existence terrestre : son commencement, dans Annuferv, sa transmigration dans Abred et sa plénitude dans Gwynfyd...

 

Et quand je voyais — rarement — quelque doute la laisser rêveuse, je lui rappelais la devise du collège sacré des Druides : « Gwir yn erbyn y Byd » (Celt. : Vérité contre le monde).

 

Pour lui développer toutes ces splendeurs cachées, je me mettais à sa portée avec un délicat plaisir, les expliquant non pas comme si je franchissais une épreuve au Collège des Druides, mais comme si j'élevais l'âme encore obscure d'un petit enfant vers la sérénité de l'éternelle lumière.

 

Et, chaque fois que j'entendais son pas léger se diriger vers la caverne où se cachait mon existence, quelque chose comme une mélodie joyeuse bruissait dans l'intimité de mon être ; et quelque chose encore, comme une voix mystérieuse qui aurait chanté dans ma conscience, me disait qu'un lien nouveau unissait chaque heure plus étroitement, plus ardemment, la fille exilée de la Celtide par l'esclavage au Celte proscrit par le sort des armes... Sait-on jamais pourquoi une âme se lie à une autre âme ?

 

Quelquefois, mais plus rarement parce que sa compréhension était encore obscure, je tentais de faire pénétrer dans son entendement le mystère des dieux, mais je demeurais avec elle dans les mythes les plus simples je lui expliquais, par exemple, la cueillette du Huel-Var sacré, le gui du rouvre, à la première lune de l'année ; je lui montrais dans la serpette du Coï'bhi la division du temps par lunaisons ; dans le métal d'or qui la compose, l'attraction universelle ; dans la section de la plante, la séparation des années, dans la graine du gui, la semence des choses ; dans sa viscosité, le premier état de la matière ; dans la séparation du végétal et de l'arbre qui le porte, la différence entre le visible et l'invisible, entre le sensible et le suprasensible, entre la matière et l'intelligence...

 

J'avais même un jour abordé avec elle le grand mystère d'Hésus ; j'avais tenté de lui expliquer la principiation, des choses, la vie partitive, l'être primordial, le 1 actif s'en adjoignant un autre, le 2 qu'il se subordonne et qui, par là même, devient passif ; la succession d'actifs et de passifs, séparés par la ligne d'équilibre, développant à la longue le règne organique où les êtres particularisés sont la répétition du Cosmos comme le Cosmos lui-même est T'image du 1 primordial... Mais Deo-Ghrèna était peu faite pour s'assimiler ces spéculations : ce n'était qu'une femme et une esclave, mais combien docile, combien affectueuse et douce !...

 

Cependant, les forces m'étaient revenues, et, chaque nuit, je m'exerçais à la marche pour m'éloigner de cette contrée où, comme le disait Deo-Ghrèna, ma vie était suspendue à une imprudence, moins encore, à un hasard qui révèlerait à quelque Hellène, la présence cachée d'un Celte abhorré !

 

Chaque nuit, je m'écartais davantage, j'allais plus loin dans l'ivresse de mes énergies recouvrées, dans la soif de ma liberté à reconquérir... Et cependant, à chacun de mes pas, je me trouvais étrangement retenu par le charme de cette contrée si hostile où j'avais failli périr... Ah I qui dira jamais les attraits des heures nocturnes, sous le berceau parfumé des lauriers-roses, dans la solitude où erre l'exil ?

 

Mais la question vitale se posait aussi, chaque jour, avec plus d'acuité : « Comment fuir ? ».

 

Entre temps, Deo-Ghrèna m'annonça que Sophronos, son maître, était rentré et qu'il allait faire revenir sa famille d'Anticyrrha : dès lors son service la retiendrait elle-même à la demeure du maître, et elle ne pourrait plus comme avant, passer des après-midi complètes près de moi.

Les jours suivants furent employés à accumuler des provisions de vivres pour la route, car ce n'est qu'à une grande distance d'ici, quand j'aurais atteint une contrée où l'on n'aurait pas eu à souffrir du passage des Celtes, que je pourrais marcher de jour et pénétrer dans les bourgades. La retraite de l'expédition s'étant faite par le septentrion, à travers les montagnes du Parnasse, je résolus donc de les longer dans la direction du couchant pour gagner l'Etolie puis l'Epire, et, de là, l'établissement des Celtes dans la vallée de l'Inter.

 

— C'est bien long ! faisait-elle avec un soupir où je démêlais la terreur des dangers certains.

 

Elle m'apporta aussi un costume complet de paysan phocidien, la tunique flottante et le chapeau de paille tressée en forme de calice de fleur renversé. Je n'attendais plus, pour m'éloigner, qu'une période propice où le croissant de la lune, en phase descendante, me permettrait de faire de longues marches nocturnes et de me guider dans les plaines de la Phocide.

 

Or le jour fixé approchait rapidement, et plus il approchait, plus je me sentais le cœur oppressé par une souffrance morale : Me serait-il possible de m'éloigner ainsi de Deo-Ghrèna, pour ne plus la contempler jamais...jamais... pour ne plus entendre sa parole chantante, pour ne plus voir ses mains qui m'avaient si délicatement pansé, son visage où se lisait tant de rêverie, de douceur et de suave bonté, ses yeux où, plus d'une fois, au milieu de mes accès de fièvre passés, j'avais vu perler des larmes qui me la rendaient plus chère... Me serait-il possible de partir ainsi, laissant derrière moi, de la sorte, quelque chose de moi-même, quelque chose de doux et de sacré que je ne recouvrerais plus jamais... jamais... jamais...

 

Comme, faisant mes derniers préparatifs, j'essayais de dissimuler, sous ma tunique grecque, ma hache à double fer :

 

— Non, me dit-elle, laisse cette arme ; elle ne servirait qu'à le trahir.

— Elle me nourrira, car je sais la lancer, d'un œil sûr, à cinquante coudées, et, par elle, je vivrai de ma chasse. Elle me défendra si je suis deviné, car, moi debout, nul ne pourrait franchir le cercle protecteur qu'elle tracera autour de moi.

— Non, non ! Appuyait-elle. Cette arme n'est connue ici que par l'usage qu'en ont fait nos frères, elle te trahirait ; coupe plutôt un tronc de jeune chêne qui te sera un épieu pour la chasse et une masse pour la défense...

 

Et je fis comme elle le voulait.

 

Cependant, au milieu de tous ces préparatifs, notre dernier jour était arrivé, le jour où, dans le crépuscule, j'allais inaugurer la longue série de marches qui devait me rapprocher de la lointaine Celtide.

 

Je l'attendais, elle. Une angoisse me mordait le cœur à la pensée de la quitter... et cependant la nécessité m'imposait ce sacrifice.

 

Quant elle arriva, elle était sans parole et je vis qu'elle avait pleuré. Sa mise aussi me surprit : elle ne portait plus la tunique de lin, semi-longue, des esclaves d'intérieur, mais la cotte, courte et grossière, des femmes des champs, et une coiffure rustique lui couvrait la tête. Sur son épaule était une assez lourde charge, serrée par des cordelettes de lin. Silencieusement, elle me tendit son front où le baiser long et tendre que je déposai n'avait cependant pour moi, je l'atteste, qu'un charme fraternel, et nous restâmes l'un près de l'autre, muets, immobiles, oppressés...

 

Cynidion n'est pas avec toi ? Demandai-je enfin, pour rompre le silence qui pesait.

— Non, je l'ai laissé, attaché au logis.

 

Tous deux, l'un contre l'autre, nous regardions s'effacer les dernières lueurs du jour ; dans la campagne, le crépuscule montait, en ombrant toutes choses... Le moment approchait. Je lui saisis la main...

 

Enfin, le croissant de la l'une se montra, et, devant nous, la vallée s'argenta de tons irisés.

— Il est temps, dit-elle enfin. Partons !

— Tu vas rentrer, fis je avec un tremblement dans la voix, et demain, et les jours suivants s'effacera en toi le souvenir du Celte fugitif... de ton frère que tu as sauvé... Mais, je garderai toujours ton souvenir qui demeurera enchâssé dans mon cœur comme une perle est sertie dans le diadème d'un roi...

— Partons, répéta-t-elle. Je t'accompagne !

— Comment, tu veux...

— Oui. C'est la seule façon d'assurer ton salut... Je pars avec toi.

 

O rêve de sacrifice et d'immolation ! Jamais un tel rayon de tendresse n'avait encore illuminé ma route de Celte errant !... Et cette âme d'enfant s'est alors ouverte à mot pour me révéler les plus mystérieux trésors d'amour et de sainteté que le démiurge ait jamais animés sur cette terre, afin de faire comprendre, pressentir et désirer l'infini, l'absolu, le Flat’innis !... Je possédais, au fond de moi-même, de l'ivresse pour l'éternité !...

 

Mais devais-je accepter ce sacrifice ?

 

Devant un tel dévouement, j'essayai de dissuader Deo-­Ghrèna ; je lui montrai les longues marches qui l'attendaient, où ses pieds, meurtris par les pierres et les ronces s'ensanglanteraient ; je lui fis voir les jours passés en des lieux sauvages pour éviter d'être vus, et les nuits de fatigues sans fin qu'elle se préparait ; je lui détaillai les dangers sans nombre de la route, les torrents à franchir, les monts à escalader, et, par-dessus tout, la haine des-hommes à tromper ou à fuir — peut-être même, qui sait ?... à défier et à vaincre.

 

— Je t'accompagne, répétait-elle sans cesse.

— Mais ton maître, quand il saura ta fuite...

— Il aura le droit de me tuer, s'il me reprend, mais, avec toi, que puis-je craindre ?

 

Elle se retranchait, d'ailleurs, dans un argument irréfutable :

— Tu ne connais pas le langage des Hellènes, me disait-elle, et ta parole te trahira dès le premier moment. Moi... je sais parler comme eux ; avec moi tu n'auras pas à ouvrir la bouche : tu seras, pour tous ceux qui nous interrogeront, mon frère muet, et nous revenons de Delphes consulter la Pythie de Phoïbos pour savoir si les dieux te-rendront l'a parole... — Partons !

 

Et c'est ainsi que nous nous éloignâmes, après un dernier regard de regret et d'adieu, de la petite grotte où j'avais révélé à ma compagne le mystère des dieux, mais où elle-même m'avait découvert un mystère encore plus-divin, le mystère d'amour !

 

Toute la nuit, nous marchâmes, et encore, l'endroit étant désert, une partie de la matinée suivante, puisque-le danger décroissait pour nous en raison de l'éloignement. Le soir, après avoir goûté du repos dans un bois d'yeuses, nous reprîmes notre course, et encore le surlendemain... Ah ! Les repos du jour en des forêts douces où le vent caresse le mystère des feuillages, où, dans l'oubli des sommeils réparateurs, de grandes fleurs épanchent les parfums qui font aimer !...

 

Outre mon fardeau, je portais celui de ma compagne, car, ne voulant pas que sa présence diminuât mes chances de salut, elle avait voulu se munir d'une part de vivres permettant de me réserver celle qui m'avait été préparée ; je lui avais coupé un bâton léger pour aider sa marche, et, dans les endroits pénibles, elle s'appuyait sur mon bras. Nous écartant soigneusement des parages où nous devinions la trace de l'homme, nous n'avions encore rencontré aucun être humain depuis notre départ. Nous commencions nos étapes à la nuit tombante, et, guidés par la pâle clarté des étoiles, nous marchions devant nous ; nous continuions, à l'aube, jusqu'à ce que la chaleur du jour devînt trop forte. Mais qui peut savoir les enchantements créés par la solitude, la paix profonde et, le rêve où l'on marche à deux ? Aussi, était-il souvent tard quand nous ressentions la fatigue ; alors, nous cherchions un abri, hêtraie touffue ou bien anfractuosité de roche qui nous celât à la fois des rayons du soleil et des curiosités de l'homme.

 

Le jour avait déjà paru cinq fois depuis que nous étions en route, et ma compagne commençait à donner des signes d'épuisement ; je pensai donc que nous avions mis un espace suffisant entre nous et notre point de départ pour prendre un repos plus substantiel. Nous étions alors dans -une gorge de montagnes où coulait, en susurrant, un ruisselet aux ondes cristallines ; nous remontâmes jusqu'au point où le surplomb d'une roche nous offrait un refuge dans son retrait tapissé de lierre : je proposai à Deo-Ghrèna de prolonger notre séjour en ce lieu pour puiser dans notre repos les forces nécessaires à la poursuite de notre marche ; elle accepta.

 

Des fruits sauvages, des figues surtout, nous permirent d'économiser nos maigres provisions : des feuilles sèches et des ajoncs verts nous fournirent une couche où ma compagne de fuite avait déjà reposé la lassitude de ses membres ; pendant ce sommeil, je m'étais éloigné aux environs, et j'avais été assez heureux pour trouver dans un nid, au faîte d'un arbre, d'assez gros œufs qui vinrent heureusement modifier la frugalité de notre repas du soir, où le ruisselet chanteur nous donna son eau pour étancher notre soif.

 

Alors, assis près l'un de l'autre, nous causions en attendant la chute de la nuit ; je lui expliquai: sur l'autre versant de la montagne où nous nous abritions, nous devions arriver en Locride où, l'Armée des Celtes n'y ayant pas pénétré, notre marche serait plus assurée et nos peines amoindries ; elle écoutait mes paroles et souriait à la pensée que le surlendemain, après avoir repris notre chemin, nous aurions moins besoin de nous cacher.

 

Au loin, le soleil descendait sur un horizon où flamboyaient ses dernières lueurs et derrière lequel nous devinions la mer des Alcyons et les flots Egiriens ; lorsqu'il disparut, le ciel s'empourpra de clartés confuses illuminant encore les éventails des palmiers et les sycomores alanguis; et ces clartés légères, d'instant en instant, diminuaient d'intensité ; enfin, dans l'espace qui s'étendait à nos pieds et sous nos regards, une ombre veloutée naquit, d'abord indécise ; les plaines et les bois, au loin, s'estompaient de brumes flottantes ; un voile azuré semblait couvrir la vallée et remontait lentement vers les sommets ; des senteurs fraîches traînaient, avec des parfums de bruyères en fleurs, des arômes d'asphodèles et des effluves embaumés ; le chant des oiseaux se perdait dans un silence plein de frissons où la nature entière s'apprêtait à bercer son sommeil, — silence que troublait à peine, de temps à autre, le crécellement aigre et lointain de quelque cigale tardive. Au firmament, des clous d'or s'allumaient pour fixer le voile de la nuit, et, clans une échancrure que la montagne découpait sur l'espace, une opaline clarté se révélait, préparant l'apparition du croissant. Des profondeurs de la terre montait vers nous un murmure ineffable où toutes les voix de l'espace, incantatrices au chant subtil et doux, tenaient leur partie dans ce mystérieux concert des choses, où depuis le murmure rêveur du ruisseau glissant parmi les cailloux jusqu'au souffle tiède du vent sous le feuillage des cytises, s'émanait, en une mélopée divine, comme un chant délicat des êtres et des choses, comme un frémissement d'amour de toute la nature.

 

Doucement, mollement, délicatement, la main de Deo-Ghrèna se posa sur la mienne, tandis que sa tête, dans une caressante langueur, s'inclinait sur mon épaule...

 

Et le crépuscule qui, lentement, lentement, enveloppait toutes choses, le crépuscule ensevelit dans son ombre divine jusqu'à nos regards, jusqu'à nos cœurs, jusqu'à nos âmes, et l'ivresse presque céleste que nous apportait cette heure nous fut une nuptiale extase...

 

O nuit, ce soir-là, si somptueusement gemmée d'étoiles, ô nuit, que chantèrent alors tes rayons et tes voix ? Que; murmurèrent tes sanglots et tes joies, ô nuit ?...

 

Grande nuit ! Auguste nuit ! Nuit d'amour ineffable et sacré, nuit de balbutiements immenses comme l'espace et l'éternité, nuit ivre de radieux mirages, nuit bercée d'indicibles songes vécus dans le murmure des lieues ! Et sous tes voiles, ô nuit, cris légers d'oiseaux nocturnes, plaintes sonores du ruisseau qui fuit, frémissements des cyprès bleuâtres sous les caresses de la brise, chanson des lianes qui se balancent, baisers, ivresses, rêves, mystères, extases, vertiges — infini, volupté, ô nuit !...

 

Le lendemain, nous demeurâmes encore dans ce lieu que nous ne pensions quitter qu'au déclin du soleil, et qu'il nous coûtait encore de délaisser ; je m'étais un peu éloigné pour chercher des fruits sauvages, lorsque les abois d'un chien parvinrent à mon oreille.

 

Inquiet de ce voisinage de l'homme qui se révélait de la sorte, je revins vivement vers

Deo-Ghrèna que je trouvais frémissante.

— As-tu entendu ? me demanda-t-elle anxieuse.

— Oui. Quelque pâtre qui réunit son troupeau ou bien un chasseur de chèvres sauvages...

— Non, autre chose...

— Quoi ?

— J'ai peur.

 

Cependant les abois se rapprochaient : ils étaient maintenant au-dessous de nous et montaient du fond de la gorge... Elle m'entraîna, fébrile, vers un point d'où nous pouvions voir, et là, d'un air hagard, me montra des hommes qui gravissaient la pente, précédés par un chien; et ces hommes avaient des armes, et le chien était manifestement lancé sur notre piste.

Sophronos... le maître... c'est Cynidion qui le guide... balbutia-t-elle défaillante.

 

Il me fallait prendre une décision immédiate. Je remarquai que le chien précédait de beaucoup le groupe d'hommes qui se guidaient surtout à la voix de l'animal traître inconsciemment et heureux de retrouver la gardienne qui le soignait au logis.

 

— Ecoute, dis-je, tu vas fuir en remontant le cours dut ruisseau ; je vais te rejoindre ; mais avant, appelle le chien, de façon à n'être entendu que de lui.

 

Elle fit résonner un léger sifflement.

— Maintenant, va... dans quelques instants je t'aurai rejointe.

 

Cependant le chien, avec des jappements de joie, accourait vers l'endroit où venait de l'appeler le sifflement accoutumé. Je l'attendais. Comme il passait à ma portée, je le saisis à deux mains par le dos, et, d'un coup sec sur mon genou, je lui brisai les reins... Un gémissement étouffé... un spasme final... ce fut tout.

 

Je jetai le cadavre dans un fourré et pris ma course pour retrouver Deo-Ghrèna. Elle suivait, selon ma recommandation, le ruisseau dont nous remontions vivement le cours. Nous entendîmes d'abord des appels : ceux des poursuivants à leur chien, — puis, plus rien...

 

Cependant, je remarquais avec inquiétude que la gorge, bordée de roches lisses — une sorte de marbre — se rétrécissait à mesure que nous avancions, au lieu de s'évaser ; à l'heure où le soleil disparut, le doute n'était plus possible : les deux parois se réunissaient devant nous comme un mur à pic : nous étions dans un cirque.

— Tu ne pourras jamais tenter l'escalade ! fis-je avec angoisse.

— Moi. Non ! Mais toi ?

— Peut-être... oui.

— Eh bien ! Laisse-moi... pars ! Perdue pour perdue, je le serai du moins seule et tu seras sauvé. Pars !

— Ça non ! Nous allons redescendre la gorge et chercher une voie...

 

Haletants, nous refîmes en sens inverse le chemin parcouru.

 

Or, ce qui devait arriver se réalisa.

 

Nos poursuivants, guidés par des villageois de la contrée savaient sans issue la route où nous nous étions engagés : bientôt, nous les entendîmes. J'espérai un moment en la nuit qui pouvait nous permettre, en nous cachant, de nous laisser dépasser... Vain espoir : quand s'épaissit l'ombre, les autres allumèrent des torches de bois résineux et continuèrent d'avancer.

 

Epouvantée, l'enfant était tombée sans force ; je la portais au pied de la paroi de marbre, et près d'elle, je me préparai à la lutte.

 

Les poursuivants nous eurent vite découverts, et, à la lueur vacillante des torches, se ruèrent ensemble vers moi.

 

Ah ! Combien alors je regrettai ma hache de bataille, ma hache à double tranchant !...

 

Cependant, j'avais assuré dans ma main, une extrémité de mon épieu que je fis tournoyer vigoureusement... deux ennemis tombèrent, la tête broyée. Je devais paraître terrible, car les autres arrêtèrent aussitôt leur assaut pour se concerter.

 

A mon tour, ne voulant pas leur laisser le temps de se reconnaître, je fonçai sur eux, et, coup sur coup, trois autres roulèrent à terre, les membres fracassés. Mais ce fut ma perte : je me sentis ceinturé en arrière par deux bras vigoureux ; fou de rage, je me détournai et saisis mon assaillant par le cou : sous la pression de mes mains, je sentis craquer ses vertèbres et il tomba, mais sans avoir desserré son étreinte, et m'entraînant dans sa chute.

 

Dès lors, c'était fini. Tous se jetèrent sur moi et je sentis des liens se tordre autour de mes membres comme des anneaux de serpent.

 

On avait fait relever Deo-Ghrèna, l'esclave fugitive, et moi, son ravisseur, croyait-on, on m'avait lié les mains derrière le dos, et, à coups de lanières, sous la lueur mouvante des torches, on nous fit redescendre la gorge ; au bas, s'ouvrait un chemin que je n'avais pas remarqué et qui nous conduisit rapidement à une bourgade. Là, on nous fit entrer dans une habitation où, dans deux pièces séparées, nous passâmes la nuit sous la garde de nos ennemis.

 

A l'aube, comme on allait nous faire reprendre notre marche pour le retour, quelques habitants, mus par une curiosité, vinrent nous voir. Parmi eux, se trouvait un ancien qu'aux cercles de métal qui enserraient sa tête, je crus reconnaître comme un prêtre. Il dit quelques mots que je ne compris pas mais dont le sens m'apparut bientôt ; on apporta deux fouets et l'on me délia rudement pour arracher ma tunique et fustiger le ravisseur de l'esclave.

 

Dans ce mouvement, un objet étincelant roula sur le sol : c'était la Pierre de Soleil qui ne m'avait pas quitté. On la ramassa, on la porta à l'ancien qui la regarda d'abord avec curiosité, puis avec un dur soupçon : il est évident que le bruit devait s'être répandu de cette disparition. L'homme m'adressa violemment quelques mots auxquels je ne pus répondre puisque je ne les comprenais pas ; dès lors, la vérité éclata aux yeux dé tous : — J'étais un Celte abhorré !... et les rôles se trouvaient complètement changés : — je n'étais plus un ravisseur d'esclave mais un larron sacrilège ! J'avais volé au Dieu son mystérieux joyau, et l'esclave fugitive était la complice du profanateur !

 

De ce moment, je n'eus plus de doute sur le genre de supplice qui m'attendait. Mais elle !... elle, la pauvre petite misérable chose qu'elle était devenue, quel serait son sort Et une angoisse terrible m'étreignait quand mes regards rencontraient les siens — seul moyen de communication qui nous restât puisqu'on nous avait bâillonnés l'un et l'autre, à la fois pour nous interdire toute entente et pour étouffer nos cris de douleur... C'est que notre retour n'allait plus être qu'un long et douloureux martyre.

 

Partout, en effet, dans toutes les bourgades où nous passions, nos conducteurs clamaient aux gens ameutés : « Voici venir les voleurs de la Pierre de Soleil, les larrons des dieux, les Celtes impies et sacrilèges ! ». Et le prêtre qui accompagnait notre troupe pour rapporter le joyau du Dieu, le montrait triomphalement à tous. Et de toute la multitude exaspérée, il n'était homme qui ne voulût casser son bâton de route sur le corps des infâmes, il n'était femme qui ne regardât comme œuvre pie d'enfoncer la pointe de son fuseau dans la chair des contempteurs des dieux, il n'était enfant qui n'accompagnât sa malédiction d'une pierre tranchante quand il n'en pouvait manier d'assez lourde.

 

C'est les yeux voilés d'un nuage de sang que s'effectua notre marche.

 

Et partout, partout sur notre passage, le même accueil nous était réservé, coups de lanière ou coups de bâton, déchirures de roseaux aigus, grêle de cailloux... Dès avant le milieu du jour, notre corps n'était plus qu'un assemblage de plaies sanguinolentes d'où coulaient, de toutes parts, des filets rouges mêlés à la poussière de la route ; le soir, quand on arriva à l'étape, je m'écroulai sur le sol comme un taureau tombant sous le coup de l'Ovate.

 

Et lendemain, le supplice se renouvela ; je marchais devant moi, où l'on me poussait, ivre de souffrance, et, quand le crépuscule tomba, je grelottais comme une bête aux abois.., et le surlendemain, mes bourreaux, à force de coups, me remirent sur pied et me poussèrent derechef sur ma voie douloureuse... Et cela dura cinq jours, cinq jours terribles où chaque pas m'était un supplice qui me rapprochait du supplice final.

 

Sur la route, d'autres gens grossissaient notre cortège, hurlant : « Nous voulons tuer les voleurs d'Apollon Delphien ! ».

 

Le troisième jour, un cri aigu arrêta la marche : c'était le pauvre corps sanglant de Deo-Ghrèna qui s'arrêtait sur la route ; les coups de lanière ne purent la relever. Je voulus m'offrir pour la porter sur mes, épaules, mais mes paroles, incomprises, ne firent qu'exciter la colère de ces gens qui m'assommèrent à mon tour. Un ânier passa à qui on demanda son animal et qui le refusa d'abord : je compris qu'il craignait que cette bête ne fût blessée par les coups qui manqueraient l'esclave fugitive ; on lui prit l'âne de force, et, au travers de son dos, on jeta l'enfant pantelante, dont les tresses blondes, roidies de sang coagulé, traînaient sur le sol ; à peine, de temps à autre, un spasme inconscient agitait le pauvre corps qui bientôt pendit inerte, sur chaque flanc de la bête, suivant, de son balancement rythmé, le pas de l'âne.

 

Je compris : la pauvre petite échappait, par une mort prématurée, à la fin du supplice ; du moins, je restais seul à souffrir, mais je souffris désormais pour deux car la population dédaignait le cadavre inapte maintenant à sentir les coups et les blessures, pour s'acharner contre le survivant.

 

Nous entrâmes enfin dans une cité ; c'était vers la fin du cinquième jour... Quelle cité ? Nous gravissions des pentes... En levant mes yeux à travers le sang qui les obscurcissait, je vis au loin, au-dessus des maisons, la coupole du sanctuaire d'Hélios, et je compris : nous venions d'entrer dans le faubourg de Yyléa ; Napé s'étendait au-dessus, et, encore plus loin, la ville sacrée des temples, Cytho, dominait tout Delphes.

 

Dès lors, ce fut terrible, effroyable... la colère des campagnards n'avait rien été, comparée à la rage des habitants de Delphes. Chaque pas était marqué par une grêle de coups — à ce point que plusieurs de mes gardiens furent blessés. Sur mon chemin, on sema des tessons aigus et tranchants de poterie cassée, et mes pieds déchirés refusaient de me porter ; je tombai ; les coups ne purent me relever ; sous leur violence croissante je grelottais, sans plus chercher à les éviter ; alors une vieille femme s'approcha de moi avec un pot de vinaigre qu'elle renversa sur mon corps couvert de plaies ; l'effroyable douleur, dominant toutes les autres, me remit sur pied et je marchai où l'on me poussait, désormais insensible à tout. Une pierre me déchira la joue ; un couteau me taillada le bras... Est-ce que je savais ? Est-ce que je sentais ?

 

Quand le cortège s'arrêta, on était au bas des degrés conduisant au temple ; je crus que j'allais être égorgé sur l'autel du Dieu, mais la vue de deux hautes croix me détrompa. A l'une d'elles, je vis suspendu le corps pantelant et inerte de la pauvre petite, puis ce fut mon tour.

 

On me hissa sans force jusqu'à la traverse où les bras furent fixés par des liens très serrés ; puis, ceux qui me soutenaient se retirèrent et le supplice dernier commença le poids de mon corps faisait pénétrer dans mes bras les liens qui me, retenaient à la croix et, dans mon corps, la compression des viscères portant les uns sur les autres, me causa une souffrance si particulièrement épouvantable que je voulus en crier; un râle, à peine, s'échappa de ma gorge, auquel, dans la populace d'en bas, répondit une tempête de cris, de rires, d'imprécations, de huées et d'injures...

 

Combien de temps cela dura-t-il ?... J'eus la sensation d'une nuit glaciale, puis d'un soleil ardent... une soif intense me dévorait ; je sentais mes liens couper les chairs et atteindre les os de mes bras ; puis ce fut comme un soulagement : un sommeil mortel m'envahissait, je ne souffrais plus... puis de nouveau la douleur recommença, terrible, aiguë, lancinante, insoutenable... Avec peine, j'ouvris les yeux en face de moi, sur l'autre croix, pendait le corps grêle de Deo-Ghrèna, la martyre-enfant ; au pied, circulait un hoplite casqué et pesamment armé, la garde des suppliciés ; au-dessus de ma tête tournoyait un vol de corbeaux dont les cercles se rétrécissaient ; un d'eux se posa sur la traverse de ma croix, attendant sa pâture ; un frisson de mon corps le mit en fuite et il s'envola lourdement avec un croassement lugubre : telle fut ma dernière impression de la terre. Après quoi, une torpeur m'envahit... Je ne sais plus...

*

*   *

 

…………………………………………………………………………………………………..

 

 

 

— Et c'est vous, amie, que j'ai retrouvée tout d'abord, en abandonnant la terre, vous qui m'aviez précédé dans l'astral... Oui, c'est près de votre âme encore endolorie que mon âme, à bout de souffrances matérielles, reprit enfin possession d'elle-même et comprit l'épreuve qui venait de finir...

— Oui, nous l'avions tous deux également bien supportée, et nous étions alors égaux en progression... Pourquoi faut-il que vous vous soyez attardé au cours des épreuves suivantes, alors que, moi, je montais plus haut et rapprochais ma voie évolutive de l'Absolu où doit tendre chacun de nous ? Nos existences postérieures sur terre, qui devaient nous réunir, nous faire, espérions-nous tous deux, progresser la main dans la main vers notre commun idéal, n'ont fait que nous séparer chaque fois davantage : je dominais les épreuves imposées et je montais ; vous vous détourniez de l'a tâche librement acceptée et vous demeuriez stationnaire si même vous ne rétrogradiez !...

 

— Comment ? Comment cela s'est-il fait ? De grâce, éclairez mon passé qui est encore plein de ténèbres pour moi... Comme vous m'avez révélé Fearguth, rappelez-moi la chaîne de mes existences postérieures.

— Soit ! C'est un enseignement que les démiurges veulent bien me faire la grâce de vous donner, et c'est avec joie que je m'impose cette œuvre dont vous devez sortir plus fort et mieux armé pour la prochaine épreuve.

— Parlez ! Feuilletez avec moi le livre de mon passé.

 

Elle médita, puis les pensées se formèrent lentement dans son mental, transmises à mon entendement par des séries de vibrations harmoniques :

— Les siècles, les uns après les autres, ont marqué leur passage au gnomon des temps et enfin sonna, pour nous deux, l'heure de la suivante épreuve. Comme nous étions sortis toux deux victorieux de celle qui nous avait été imposée, et que nous y avions étudié et progressé, nous reçûmes simultanément une mission identique l'un et l'autre : activer dans un certain sens, l'avancement moral de nos frères terrestres. Je devais, dans ce but, revêtir un corps d'homme ; mais, un doux et pur souvenir me restait de notre union !... Or, sachant que la parité de nos œuvres sur terre devait encore nous mettre en relation, je demandai et j'obtins de conserver mon enveloppe de femme pour vous rencontrer, de nouveau, dans l'exil ; cela devait accroître la difficulté de mon épreuve, qui, cette fois, devait être double, mais qu'importe ! je voulais poursuivre notre beau rêve à peine ébauché dans la Hellade, mais ceci était contraire aux desseins des Entités maîtresses, ainsi qu'il m'apparut plus tard.

 

Quoiqu'il en soit, notre double incarnation se fit presque en même temps : vous naquîtes Cean-Feana (En Gaélique : Chef du peuple) fils de Cal-Mer (En Gaélique : homme robuste), Chef des Eburovices, de la Confédération Aulerque, et destiné vous-même à être le chef de cette réunion de tribus que vous aviez mission d'amener, par votre autorité politique et morale, à un degré de progrès encore inconnu d'elles ; moi, un peu avant vous, j'étais née Comala (En Gaélique : fille au beau front), dans une grande famille des Nannètes...

— Toujours chez les Celtes, donc ?

— Oui, mais les Celtes s'appelaient alors, et depuis l'invasion des Kymris, des Gaëls. En saurait-il être autrement d'ailleurs ? Est-ce que la mentalité que nous développons en nous pendant une vie terrestre peut nous servir dans un milieu autre que celui où nous l'avons façonnée ? Est-ce qu'aujourd'hui la mentalité d'un Latin est la même que celle d'un Germain ou d'un Slave ? On se réincarne donc, généralement, à de rares exceptions près, motivées par des raisons particulières, et dont, d'ailleurs, je suis, comme vous allez le voir, un exemple, dans le milieu où la conscience s'est développée ; vous auriez dû le remarquer.

 

Je, m'humiliai. Elle continua :

— Dès ma première enfance, je devins orpheline et fus recueillie par une sœur de mon père. Caol-Mhal (En Gaélique : femme qui a de petits sourcils) qui fut une des dernières Voluspa (Grande Druidesse) de la Celtide. A cette époque, le pays des Gaëls, soumis à Rome depuis plusieurs siècles, avait adopté la civilisation gréco-romaine, et, de toutes parts, son territoire était couvert d'écoles florissantes, à Burdigala, Augustodunum, qui était l'ancienne Bibracte, bien déchue de son antique splendeur, Pictavium, Lugdunum, Narbo-Martius, Arelates, Massilia, Vesontio et bien d'autres ; c'est à ces écoles que la jeunesse se formait au savoir du temps, aux sciences profanes apportées par les Romains, trivium et quadrivium, c'est-à-dire la grammaire, la philosophie et la jurisprudence d'une part, et l'arithmétique, la géométrie, la médecine et l'astrologie de l'autre. Mais la science des ancêtres, la doctrine druidique, était alors forcée de se dissimuler. A plusieurs reprises, le druidisme avait appelé les Gels à la liberté, et Sacrovir, Florus, Vindex, Sabinus et bien d'autres avaient déjà levé, sans succès, l'étendard de la révolte ; l'empereur Claudius avait proscrit l'éternel ennemi des envahisseurs, le druidisme : un dernier soulèvement sous la conduite de 'Civilis faillit rendre tout son éclat à l'antique Celtide, mais Civilis fut vaincu, et la doctrine auguste des ancêtres réduite à se cacher, parce qu'âprement persécutée par les vainqueurs. Alors nous n'avions plus de collèges druidiques et c'est dans un secret profond que s'instruisaient les rares néophytes ; quelques druidesses subsistaient encore sur les rivages d’Armor et dans les îles sauvages de l'Océan : Caol-Mhal était la plus élevée d'entre elles autrefois, puis Sainte, puis enfin Voluspa. Elle ne voulut pas que la science cachée de nos pères fut perdue dans le naufrage de notre nationalité, et elle m'instruisit de toutes les vérités sacrées pour que, après sa mort, une autre femme de son sang la pût continuer. Mais c'était là simple proposition humaine, bien que suscitée par les Entités directrices pour seconder leurs vues supérieures. Avec l'aide et sous la direction de Caol-Mhal, je pénétrai dans la science divine des Druides dont, au cours de notre existence en Hellade, j'avais reçu de vous les premiers éléments, et qu'alors je m'étais assimilée aussi complètement qu'il se pouvait, lorsqu'un soulèvement local des Nannètes (Tribu armoricaine à l'embouchure de la Loire) exaspéra les Romains de la région qui noyèrent la révolte dans le sang : tout ce qui était druide ou touchait au druidisme fut impitoyablement massacré, et je fus, avec Caol-Mhal, une des nombreuses victimes de la répression. Telle fut mon existence préparatoire.

— Alors, votre savoir...

— Il ne devait pas être perdu : rien ne se perd. — Or, pendant ce temps, ami, qu'était-il advenu de vous ?

 

L'empereur Constantius avait désigné pour la préfecture des Gaules son cousin Julia nus, un générai remarquable en même temps qu'un fin politique qui, pour mieux surveiller les Germains, s'établit dans une bourgade, Lutèce, dont il fit une cité. Or, Julianus comprit que, pour tenir en haleine les Gaëls, toujours prêts à se soulever, en même temps que pour avoir des otages de leur tranquillité, il lui fallait réunir à sa cour césarienne les principaux chefs des confédérations gaéliques, et c'est ainsi que vous vîntes à Lutèce : vous étiez encore presque un enfant qui représentait son père comme otage à la cour du César. Mais, quand votre père est mort, quelques années plus tard, vous étiez déjà plus qu'un adolescent, et vous aviez un devoir à accomplir : reprendre sa place à la tête des Eburovices qui fondaient de grands espoirs sur votre jeunesse et votre expérience des Romains, — et exercer l'autorité sur le confédération des Aulerques, qui voyaient en vous le guide et le libérateur à venir. Au lieu de cela, qu'avez-vous fait ? Vous vous êtes laissé amollir par les voluptés romaines, et quand le César de Lutèce eut été proclamé imperator et Auguste, plutôt que de revenir à votre devoir, vous avez préféré le suivre à Rome, centre de la corruption mondiale, et vous avez achevé de vous pervertir. Vous étiez alors si efféminé que vous n'avez pas même cru devoir, malgré son offre instante, accompagner l'Imperator dans son expédition contre les Perses : Vous craigniez la rude vie des camps, vous, un Gaël !

 

C'est à Rome que sont venues vous trouver des délégations secrètes des populations gaéliques qui mettaient leurs espoirs en vous._ Rappelez-vous leurs paroles : « L'heure est venue de créer un empire gaulois : Rome, pourriture et vanité, n'est plus qu'un grand nom, et les peuples Gaéliques ne sont plus tenus sous sa domination que par des légions sorties de leur sein. Ce sont les seules légions gauloises qui, levées par Rome, maintiennent la tyrannie de Rome en Gaule : ne faisons plus qu'un seul corps ! L'Orient, accoutumé à des rois, peut se résigner à servir, mais il est encore des fils de la race gaélique qui sont nés avant le despotisme romain. Fils de Cal-Mer, viens reprendre ta place à notre tête : l'heure est venue où l'empire des choses humaines doit passer aux nations transalpines ! ». Voilà ce que venaient vous dire les émissaires de votre race... Et vous vous êtes dérobé...

 

— Je l'avoue ; mais n'avais-je pas, comme exemple, dans le passé, l'échec de Sacrovir, de Vindex, de Civilis et de tant d'autres ?

— Non ! La véritable raison — rendez-vous en compte, maintenant — fut la répugnance du devoir à accomplir, et de la tâche que vous aviez acceptée avant de revenir sur-terre. Et, plutôt que de renoncer à la tranquille paix romaine, plutôt que de retourner dans le pays de vos, pères, dont l'âpreté vous épouvantait, vous avez promené votre inutilité, votre soif de plaisirs dans tous les lieux du, monde où la corruption latine chantait ses priapées, à Capoue, à Tarente, à Corinthe, dans les cités de la molle Ionie, puis, en quête de sensations neuves, vous avez un jour débarqué dans la capitale de la science, mais aussi de la mollesse orientales... Rappelez-vous Alexandrie !

— Mais nous devions nous rencontrer dans cette nouvelle existence... et vous aviez quitté la terre.

— J'avais terminé mon existence d'études, mais, je vous, l'ai dit, ce n'était qu'une vie préparatoire, une introduction, en quelque sorte, à ma véritable vie. Or, écoutez...

 

A Alexandrie, vivait une toute jeune fille que son savoir et sa beauté faisaient appeler la huitième merveille du monde, Hypatia, fille du mathématicien Théon. Elle-ne professait pas encore publiquement comme elle le fit depuis, étant dors trop jeune, mais chacun la regardait comme la continuatrice désignée de l'enseignement de son père ; sa demeure était le rendez-vous de tous les sages, de tous les philosophes, de tous les grands esprits de la, ville qui admiraient les idées, à la fois profondes et nouvelles, qu'elle énonçait avec un charme d'élocution, une richesse de verbe jusqu'alors inconnus chez une femme. De loin, de bien loin, on venait écouter sa parole, et chacun était séduit par la hauteur de sa pensée, par ses théories sublimes et telles qu'on s'étonnait de les voir professées par une jeune fille — presque encore une enfant...

 

Or, Hypatia, c'était moi.           

— Vous n'étiez donc plus parmi les Gaëls ?

— Je vous l'ai dit : cette vie préalable devait être pour moi une vie d'exception que les intelligences directrices, m'imposèrent pour faire ensuite progresser une fraction de l'humanité.

— Mais on ne peut renaître, vous venez de me le dire, que dans le milieu où s'est développée la conscience, Alors ?

— Justement. Mes vies antérieures dans la contrée de Massilia, cité des Phocéens, où dominait la civilisation hellénique, m'avaient préparée à vivre sur une terre, sinon complètement grecque, du moins hellénisante telle qu'était alors Alexandrie d'Egypte qui avait hérité de la mère patrie tous les arts, toutes les sciences ruinées dans la Hellade par la brutalité de la conquête romaine.

— Mais votre mission dans cette vie ?... Mais notre rencontre ?... Je ne comprends plus.

— Parce que votre intelligence est encore obnubilée par le trouble consécutif à la mort. Mais écoutez. — Théon, mon père, comptait parmi les philosophes et les mathématiciens illustres de l'époque ; ses leçons étaient suivies non seulement par les citoyens d'Alexandrie, mais encore par des étrangers qui venaient de loin, attirés par sa renommée, pour s'inscrire au nombre de ses disciples ; et certains des livres qu'il écrivit alors devaient traverser les siècles. Or, il n'avait d'autre enfant que moi, ma mère -étant morte en me mettant au jour. Absorbé par ses études, il ne s'était point remarié et, tout en m'aimant bien, m'abandonnait volontiers aux soins des esclaves ; c'est ainsi que je passai mon enfance jusqu'au jour où, assistant par hasard à une leçon de mon père, je lui demandai ensuite des explications sur des points demeurés obscurs pour moi ; ce lui fut une révélation ; il comprit à la fois et mon intelligence et ma soif de savoir, et me donna des maîtres pour cultiver mon esprit. A la longue, il prit plaisir à s'entretenir avec moi, et, peu à peu, progressivement, tant à l'aide de ses leçons publiques, où il m'admettait, qu'au cours de nos conversations particulières, il m'ouvrit les portes de la science et de la philosophie des Hellènes. Avec lui, j'avais hâte d'apprendre, comme si le but de ma vie d'alors me fût apparu dans le tréfonds encore obscur de ma conscience : et c'étaient surtout les différents systèmes philosophiques qui sollicitaient ma curiosité de femme. Sous l'égide de mon père, je pénétrai l'intime pensée de nos grands anciens : Thalès et surtout Pythagore, puis Socrate, Platon et Aristote ; et, par lui encore, il m'était donné de suivre les leçons des philosophes qui rénovaient alors à Alexandrie le vieux platonisme hellénique.

 

Or, écoutez bien ceci : — Parmi les serviteurs qui m'entouraient, se trouvait une vieille esclave gaélique, qui, elle me l'a dit par la suite, avait été druidesse a pays d'Armor ; les proscripteurs de son culte l'avaient arrachée à sa nation, vendue au loin comme esclave, et, passant de main en main, elle avait fini par s'échouer, à Alexandrie, dans la maison de mon père qui l'avait achetée au marché et me l'avait donnée comme servante particulière. Mais c'était le dessein des démiurges qu'elle s'attachât à la jeune fille que j'étais alors, au point de lui découvrir, au cours de leurs entretiens, tout ce qu'elle avait conservé dans sa mémoire, de la doctrine sacrée des Druides — doctrine dont il était en la volonté des intelligences directrices de faire fleurir un surgeon sur la terre d'Egypte en alliant un néo-druidisme au néo-platonisme qui brillait alors.

 

Certes, les théories qu'elle émettait me parurent d'abord fantasques, et je ne fis qu'en rire ; mais peu à peu, elle les approfondissait, et, chose étrange ! Il me semblait qu'en l'écoutant, je me souvenais : c'était l'étude de ma vie préparatoire antérieure qui, enfouie dans ma subconscience, revenait au jour, au fur et à mesure que ma vieille Clon-Mal (En Gaélique: sourcil recourbé) éclairait avec moi la doctrine de ses pères.

 

Un détail: surtout, à la réflexion, me frappa par sa bizarrerie : en méditant toutes les théories que m'exposait l'esclave gaélique, j'y trouvais d'extraordinaires points de contact avec la doctrine jadis enseignée à la Hellade par le maître Pythagore ; cela me paraissait inexplicable alors, mais depuis, ici, j'en compris la cause : l'un et l'autre des deux enseignements émanaient des centres initiatiques, que ce fût en Celtide ou dans la Hellade, et tous les centres initiatiques, de tous temps, ont procédé d'une doctrine unique et supérieure, répandue dans le monde, pour sa progression, par les Etres directeurs, ministres du démiurge qui dirige la terre.

 

Je vous l'ai dit : je croyais étudier la philosophie druidique avec l'esclave Clon-Mal, alors que je ne faisais, que me souvenir de ce que j'avais su dans ma vie antérieure ; ainsi en est-il souvent de chacun de nous dans nos existences matérielles, et qui explique la facilité avec laquelle nous nous assimilons certaines connaissances à première vue difficiles à acquérir ; en pareil cas, on dit d'un enfant qu'il est doué : l'expression est fausse ; on devrait dire de lui que sa mémoire latente est passée de sa subconscience dans sa conscience. — Pour moi, je pénétrai rapidement l'essentiel de la doctrine gaélique qui avait tant de rapports avec la doctrine pythagoricienne, et, de la fusion de ces deux théories, je tirai un ensemble de principes qui fut la règle de conduite de ma vie.

 

Mon père, à qui je m'en ouvris tout d'abord, fit pour moi ce que j'avais fait pour ma vieille esclave : il plaisanta ce qu'il appelait « mes rêveries ». Mais quand il vit que cette doctrine prenait corps, en s'approfondissant, il se sentit pénétré d'une sorte d'admiration et allait répétant « Ma fille, c'est une intelligence d'homme dans un corps de femme ! ».

 

Un jour, il me convia à exposer mon système philosophique devant quelques-uns de ses amis, et, pour ceux-ci, ce fut une stupeur d'entendre sortir d'une bouche de jeune fille l'expression de vérités nouvelles dont quelques-unes furent qualifiées de sublimes. Le bruit s'en répandit, et, après eux, il en vint d'autres, et d'autres encore, et, en peu de temps, la renommée courut dans la cité que la demeure du philosophe Théon renfermait la huitième merveille du monde.

 

A Alexandrie, le climat voulait que les jeunes Grecques se mariassent dès leur puberté, et les prétendants étaient nombreux, qui sollicitaient mon père de leur donner sa fille ; mais lui comprenait, comme moi, que le but de ma vie devait être tout autre que de gouverner un gynécée et d'y présider un groupe d'esclaves filant la laine des brebis ou le lin qui croit sur les alluvions du Nil. Il me laissa libre de moi-même, car, dès lors, il avait songé qu'après lui, je serais la continuatrice désignée de son œuvre ; dès lors aussi, de nombreux visiteurs accoururent à nos réunions et je m'exerçai à donner, dans le privé, des leçons que, plus tard, je devais répandre du haut des chaires publiques.

 

C'est à cette époque que les desseins des Entités directrices nous remirent en présence l'un de l'autre.

 

Pour une raison quelconque, par curiosité de désœuvré, par recherche de blasé, et — qui sait ? — par désir malsain, peut-être, de contempler une beauté grecque que chacun louangeait dans la cité, vous m'êtes venu visiter.

 

Vous étiez alors dans toute la force de l'âge, et je n'étais encore qu'une adolescente, presque une enfant.

 

Fut-ce le prestige qui entoure généralement les étrangers d'élite ? Fut-ce plutôt l'inconsciente réminiscence du lien qui nous avait jadis unis l'un à l'autre dans la Hellade ? Je ne sais ; mais alors vous ne m'étiez pas indifférent, et, lorsque vous paraissiez dans le cercle de mes auditeurs, je vous ménageais toujours, près de moi, la place de l'hôte préféré... Vous avez cru que cette faveur vous créait des droits, et alors un malentendu a surgi entre nous.

 

Vous saviez — la renommée commune, sinon mon père vous en avait averti — que je refusais de me placer sous la dépendance d'un époux ; mais, grisé par vos faciles succès près des mérétrices de Rome, près des hétaïres de Corinthe et des courtisanes de la Grèce asiatique, vous m'avez fait des propositions d'infamie. Mon premier mouvement — tout d'indignation, vous rappelez-vous ?...

 

— Hélas ! Mon excuse de vous avoir offert de partager ma fange, fut que m'échappait alors la sublimité de l'amour qui nous avait unis au cours de la tragédie mortelle des monts Etoliens... M'avez-vous pardonné ?

 

— Je n'étais pas une dictériade, et je répondis tout d'abord avec une hautaine indignation... Mais, au fond, je le répète, vous ne m'étiez pas indifférent, et, poussée par la volonté cachée des Egrégores, je tentai de mettre à profit le sentiment, quelque bas et vil fût-il, que vous m'aviez manifesté, pour vous replacer dans la compréhension du devoir assumé par vous avant de reprendre une existence hylique, et que vous aviez délibérément rejeté parce qu'il n'était ni un devoir de plaisir, ni un devon de volupté.

 

L'empire de Rome était alors en pleine crise de déliquescence par suite des compétitions et des successives et même simultanées usurpations de Césars sans moralité comme sans force, recevant un haillon de pourpre de légionnaires vendus... le suprême pouvoir était à l'encan ; devant tant d'impuissance et tant d'opprobre, un frémissement de liberté avait soulevé toutes les nations sujettes ; à l'Occident comme à l'Orient, les peuples s'agitaient : Thraces, Macédoniens, Illyriens, Hellènes, et la Gaule, et l'Ibérie, l'Asie comme l'Afrique, étaient secoués par un spasme de délivrance ; le colosse romain vacillait sur sa base... J'entrepris de vous montrer où était pour vous le devoir de l'heure — à vous, chef des Eburovices, maître de la Confédération Aulerque, et, par elle, dominateur de toute la Gaule. Je vous dis les temps propices ; je vous montrai le pays des Gaëls — votre peuple — en proie constante aux ravages des Alamans, envahi par les Burgondes, se soulevant contre un pouvoir lointain, inefficace même à le protéger ; je vous le fis voir, en un mot, tel qu'il était, c'est-à-dire prêt à se donner corps et âme au premier chef de son sang qui prononcerait devant lui les grands mots de Justice et de Liberté. J'essayai de vous faire comprendre que vous deviez être, que vous étiez celui-là, interprète à mon insu des Entités Directrices qui vous avaient assigné un rôle dans la progression d'une partie de l'humanité ; je tentai de vous faire sentir la part sublime que vous pouviez assumer dans les événements de l'époque, en arrachant à la corruption romaine les peuples qui s'offraient à vous, pour les amener à un degré supérieur de civilisation.

 

Je croyais alors ne penser qu'à la Hellade, patrie de ma race, que je voyais libérée du joug romain à la suite de l'affranchissement des Gaëls ; je ne me doutais pas que j’étais, devant vous, le porte-parole de votre devoir même, de ce devoir que vous aviez accepté de mener à bien au cours de la grandiose vie terrestre qui vous avait été départie ; avec une conviction intense, je fis luire à vos yeux le resplendissant avenir qui' devait être vôtre si vous consentiez à rejeter votre mollesse et votre soif de plaisirs pour vous consacrer à la tâche magnifique qui vous attendait, vous, libérateur de votre peuple, vous, rénovateur de la doctrine ancestrale, vous, initiateur de votre race à de nouveaux et merveilleux lendemains...

 

Hélas ! Hélas ! Hélas !... Vous ne voyiez en moi que la femme, et, la femme altière se refusant à vos désirs, vous vous êtes détourné à la poursuite de quelque rêve malsain, sans avoir même osé regarder en face la tâche radieuse que j'avais vainement évoquée devant votre lâcheté.

 

Votre départ, vous le savez, m'a jetée dans un profond désarroi ; sur l'instant, je n'y ai vu que l'écroulement de mes rêves de liberté pour les peuples esclaves et surtout pour la Hellade subjuguée ; j'ignorais alors qu'il y eut eu entre nous, dans le passé, un lien aussi fort que celui qui avait existé, un de ces liens de sacrifice réciproque qui enchaînent pour l'éternité; je ne comprenais pas la pensée intime qui pleurait en ma subconscience ; une seule chose m'apparaissait : c'est que vous, vous que je sentais confusément promis à d'éclatantes destinées, vous vous étiez dérobé à ce qui, pour moi, était votre devoir : vous aviez déserté l'émancipation de vos frères et la résurrection de votre race.

 

Et pourquoi cette fuite, pourquoi cette désertion ? Pourquoi ? Pourquoi ? Parce que vous avez dédaigné l'inutile jouet que je refusais de vous être, sans comprendre que, si vous étiez entré résolument dans la voie que je vous montrais, dans la voie qui était vôtre, dans la voie qui vous avait été désignée dès avant votre naissance à la terre et que vous aviez accepté de suivre, si, en un mot, vous aviez entrepris d'accomplir la tâche librement assumée, moi qui étais portée vers les Gaëls non seulement par mes antériorités ignorées, mais encore, mais surtout, parce que j'avais pénétré dans l'intimité de la pensée de votre race, au point que si ma famille d'alors était Hellène, mon âme était purement gaélique, j'aurais, pour vous soutenir, pour faire de vous l'initiateur que je rêvais, j'aurais abandonné tout et vous aurais suivi vers vos destinées ; j'aurais délaissé et l'heureuse existence d'Alexandrie, et la famille qui m'entourait, et la gloire des lettres qui venait à moi ; j'aurais repoussé tout cela avec un suprême dédain pour mener avec vous la rude existence des camps, pour racheter votre race avec vous, pour vous entraîner avec elle vers les sommets, — pour reprendre et poursuivre à vos côtés le rêve merveilleux de dévouement et de sacrifice ébauché dans la Hellade... Vous n'avez point compris !... Vous n'avez point compris que vous aviez un rôle grandiose à jouer pour arracher vos frères émasculés à la domination mauvaise et impuissante de la louve romaine...

 

— Hélas !

— Ce rôle, j'essayai de vous y faire donner ; alors vous en parliez parfois avec moi, mais ce n'était pour vous qu'un artifice en vue de mériter mes suffrages. Au vrai, vous voyiez en moi, non pas l'inspiratrice du devoir, mais seulement la femme et, quand j'ai voulu vous faire prononcer le mot définitif de l'appel aux armes après lequel il n'était pas de retour possible, vous vous êtes détourné... vous n'avez point voulu !

— Oui, je fus coupable. Mais mon excuse c'est que telle n'était point la volonté des Entités Maîtresses, puisque votre voie, en cette existence terrestre, était lointaine dans la mienne.

— Eh ! Le savais-je donc ? J'aurais failli à ma tâche, soit ! Mais pour en assumer une autre bien plus utile à nos frères en humanité... Mais vous vous êtes dérobé ! Aussi qu'est-il advenu ? Pour étouffer les sanglots de mon âme, je me suis rejetée dans l'étude avec un tel emportement, avec une frénésie telle que, quand Théon, mon père, est mort, quelques années après, ses disciples vinrent à moi, tout Alexandrie m'appelait le philosophe ; je montais dans des chaires, et grâce à la douleur de votre fuite, je remplis jusqu'au bout ma mission terrestre, qui était de montrer au seuil de l'Orient l'alliance intime de la pensée occidentale apportée aux Celtes par les invasions des Lémurio-Rmoahals de l'antique Atlantide, avec la pensée Orientale déposée au seuil de l'Occident par l'enseignement des Mystères sacrés.

 

Et cette tâche divine, je m'y donnai toute, sans réserve et sans retour, avec l'exaltation qui est celle à la fois des néophytes et des initiateurs, au point qu'un jour, d'ignorants disciples du Christ d'amour et de fraternité ont cru que, dans le but, de restaurer les autels caducs de divinités dès longtemps périmées, j'avais conseillé contre eux des mesures destructrices ; et ils m'ont déchirée au cours d'une sédition...

 

— Votre mort fut, cette fois encore comme dans les plaines des Phocides, à la fois terrible et terriblement douloureuse...

— Je ne me plains pas, car elle fut comme le sceau de consécration de ma vie entière ; j'avais vécu pour la science, je suis morte pour la science — et notre fin à tous deux fut le couronnement de notre vie : pour moi, ma foi philosophique au moins, fut auréolée par le martyre... Or, vous souvient-il, vous, de votre dernier jour ?

— Hélas !... une mort sans utilité pour quiconque, comme l'avait été, pour mes frères en humanité, toute cette dernière existence.

— Oui... Vous traîniez à Rome la vie du Romain de la décadence que vous étiez devenu... Au sortir d'une orgie chez Tigellius, votre secrétaire vous remit des tablettes, vous avertissant que, d'ordre du César de l'heure, vous alliez être arrêté pour conspiration. Vous en aviez tant vu, depuis votre entrée dans la vie romaine, de ces conspirations fictives dont le seul but était de tuer les soi-disant conspirateurs pour s'emparer de leurs richesses, que vous ne vous êtes pas fait un instant illusion sur le sort qui vous attendait... Vous vous êtes alors souvenu d'avoir refusé à César, quelques jours avant, une merveilleuse statue d'ivoire qui ornait l'atrium de votre palais et qu'il vous avait demandée : c'était un faune dansant, chef-d’œuvre de Panaïnos, propre frère de Phidias, qui vous provenait du sac de la Hellade. Alors, vous vous êtes absorbé, une dernière fois, dans la contemplation admirative de cet ivoire, puis à coups de marteau, vous en avez dispersé les débris. Satisfait alors de la rage impuissante que devait susciter votre acte chez le César déçu quand il apprendrait cette destruction, vous vous Mes fait apporter votre vieille épée gauloise, la longue 'épée de bronze à double tranchant qui vous avait été aussi inutile dans votre vie que votre vie elle-même l'avait été pour vous ; et, avec la sérénité à la fois d'un Gaie fataliste et du Romain que vous étiez devenu, vous vous êtes jeté sur sa pointe ; ce fut peut-être le seul geste de votre existence d'alors où vous ayez fait montre de quelque énergie. Vos esclaves vous ont porté, mourant, sur votre lit de parade, mais vous n'étiez pas encore expiré qu'ils mettaient votre demeure au pillage et s'enfuyaient de toutes parts, nantis de vos dépouilles.

 

Or, quand je rentrai dans la vie supérieure, j'avais accompli ma tâche et surmonté l'épreuve acceptée... Et vous ?

— Hélas !

— Vous vous êtes dérobé à votre mission, vous avez fait de votre existence terrestre une vie inutile et malsaine et, quand nous nous sommes retrouvés ici, dans la famille astrale, vous étiez demeuré stationnaire, alors que, ayant souffert par vous, j'étais, moi, déjà plus haute que vous.

— Hélas ! Hélas !

— Or, ami, outre que s'ouvrait devant vous la nécessité de progresser en savoir et en bien, qui est le but premier de toute épreuve de l'esprit dans la matière, qu'aviez-vous à expier quand, de nouveau, l'heure a sonné pour vous d'une nouvelle réincarnation ?

— La nullité de ma vie antérieure et le mal que je vous avais fait.

— Oui, et, comme vous aviez compris que l'autorité et la prééminence terrestres vous exposaient à des entraînements auxquels vous ne saviez point résister, vous avez, de vous-même, voulu cette fois n'être qu'un humble et vous dévouer humblement à la science ; vous avez en même temps décidé de mettre à l'abri de tous les entraînements la vie que vous aviez à vivre sur terre ; vous n'aviez plus désiré être qu'un obscur parmi les obscurs, un chétif au milieu des chétifs, et un instrument ignoré de l'avancement à venir de vos frères en humanité.

 

Moi, de mon côté, vous aimant encore malgré tout, pour la progression que vous m'aviez procurée, j'avais demandé aux êtres supérieurs de vous suivre dans cette nouvelle vie, pour vous guider vers votre but, mais, il me fut cette fois interdit de revêtir un corps de femme...

 

A cette époque, les invasions avaient apporté un sang nouveau à la vieille Celtide ; les Gaëls étaient devenus des Franks, et un grand empereur Frank venait de disparaître qui avait dominé sur tout l'Occident. A cette époque, chassées du sein de l'Eglise chrétienne encore violée par la barbarie des invasions, les lettres — ou plutôt ce qu'il en restait, car la science était morte et ne se retrouvait plus que chez quelques êtres d'élite, ignorés et épars, —les lettres et la civilisation, pour ne pas dire leur ombre et leur souvenir, ne trouvaient plus d'asile que ça et là dans les cloîtres, sortes de châteaux-forts de l'intelligence humaine, à la hâte et imparfaitement élevés par des mains faibles en face et au milieu des tours plus redoutables des barbares qui prenaient pour eux, du droit du plus fort, les vieilles pierres et les plus larges dans les ruines romaines. C'était, sur l'océan de la barbarie, comme autant d'arches flottantes, où survivaient, du moins, un grand regret et un grand espoir, la méditation, sinon la science, et je ne sais quelle soif intellectuelle du cœur de l'homme que l'avenir — un avenir encore bien sombre et bien lointain — devait imparfaitement satisfaire. Mais cet océan n'était jamais tranquille ; et, dans ces arches battues par la tempête, toujours en perdition dans la nuit, le peu de livres sauvés du naufrage se moisissaient inutiles, peu ou mal lus par des réfugiés toujours glacés d'effroi ou en prières. Et chacune de ces arches formait comme un grand être collectif où l'individu humain s'abîma et disparut... C'est là que vous avez voulu consacrer votre vie nouvelle à sauver de l'anéantissement les écrits des anciens maîtres de la. Grèce, de Rome et de la Celtide subsistant encore en Occident.

 

Dans cette vie, on vous appelait Homann... Ce nom ne suscite-t-il aucun souvenir en vous ?

— Oh ! Balbutiai-je... une effroyable trahison... épargnez m’en le rappel !

— Non ! Nous sommes ici, vous comme moi, pour tout savoir, le mal autant que le bien: c'est seulement de la sorte que nous pouvons juger sainement nos œuvres.

 

Issu alors d'une famille modeste, vous étiez faible et souffreteux, car votre précédente vie terrestre, avec ses, fatigues malsaines, vous avait fait une âme vitale dont ne pouvait procéder qu'un corps sans vigueur et sans ressort; vous vous êtes jugé peu propre au métier des armes qui était alors, forcément, le principal, le seul même qui pût s'exercer normalement en Occident ; un prêtre vous avait enseigné la lecture et le tracé des lettres : on vous regardait donc comme un clerc érudit, et, à l'âge où les hommes choisissent leur chemin dans la vie, vous êtes venu frapper à la porte de l'Abbaye de Jumièges qu'avait, deux siècles avant, construit l'ordre religieux fondé par Benoît et dont la renommée s'étendait alors sur tout le septentrion de la Neustrie. C'était une fermeté (Basse latinité : firmitas, d'où est dérivé le mot ferté très répandu encore aujourd'hui clans le nord de la France) autant qu'un cloître, c'est-à-dire que les occupants étaient des moines — nombreux, car près d'un millier, sans compter trois à quatre milliers de gardes, de serviteurs et de vassaux réfugiés avec leurs familles, femmes et enfants, — et façonnés fatalement à la guerre par les dures nécessités du temps ; ils obéissaient aux ordres d'un abbé du nom de Rudolf... Vous souvient-il de ce nom ?

 

— Oui... un homme savant entre les displines de Benoît, un vieillard doux et bon...

— Or, en ce temps-là, les Vikings, des pirates, venaient du nord, de la Chersonèse Cimbrique et de la Scandinavie, à travers l'océan germanique, franchissaient le détroit de Gaule et ravageaient les côtes de l'Océan britannique, tant en Neustrie qu'en Britannie. Avec leurs barques légères, dont la proue était recourbée en col de cygne, ils entraient dans l'estuaire des fleuves et remontaient aussi loin qu'ils le pouvaient, pillant et détruisant tout sur leur passage tuant les hommes, les femmes et les enfants, les soldats, les prêtres, les bourgeois et les villageois, volant le grain les fruits, les trésors des églises, l'or et l'argent, rasant les cités et les bourgades, les temples et les habitations... Partout où ils avaient passé, rien ne survivait, rien ne demeurait, et le sel semblait semé dans le sol pour interdire toute germination. Et ces pillards de mer remontaient les cours d'eau jusque là seulement où une place défendue leur interdisait d'aller plus loin.

 

Jumièges était dans ce cas, et ses moines guerriers faisaient bonne garde et interdisaient aux envahisseurs l'accès des abords de Rouen et du cours supérieur du fleuve.

 

Depuis des mois, les Vikings commandés par Hastings campaient à quelque distance, en aval de Jumièges, et, sans cesse, de nouvelles barques leur apportaient de nouveaux renforts... Quand ils se crurent assez nombreux et assez puissants pour attaquer l'Abbaye, ils se ruèrent à ce qu'ils croyaient être le pillage, mais leur choc vint se briser contre les massives murailles de pierre, garnies de tours, de herses et de mâchicoulis.

 

A maintes et maintes reprises, ils renouvelèrent des attaques où ils ne rencontraient que la mort, — jusqu'au jour...

— Assez !... de grâce !... j'ai expié ! J’ai réparé !...

— Oui, ami, et l'expiation fut grande et la réparation fut large, mais le crime a été commis... il se trouve inscrit dans l'aura de votre âme, dans le livre de votre jugement... — Ce jour-là, sorti imprudemment de l'Abbaye, vous avez été capturé par un parti de Northmans et conduit vers leur chef. Ce chef vous donna le choix : ou d'être précipité sur l'heure dans une fosse pleine de vipères pour y périr, ou d'être renvoyé indemne chez les vôtres pour y accomplir une œuvre de félonie... — Oh ! Je sais : en cas d'acceptation, vous deviez recevoir votre part de pillage, et, en cas de renonciation au pacte infâme, les plus affreux supplices vous étaient promis pour le jour où les pirates entreraient à Jumièges... N'importe Vous avez été lâche et vous avez accepté l'œuvre de trahison : — Quelques nuits plus tard, une poterne était clandestinement ouverte sur les douves de l'Abbaye, et les Northmans pénétraient dans Jumièges, dont les moines — c'était l'heure des matines — furent tous égorgés au pied des autels. Le prieur, qui montait alors vers te tabernacle pour célébrer le sacrifice du Christ, tomba sur les marches, la tête broyée par une masse d'armes... Les occupants de l'Abbaye furent tous impitoyablement massacrés... deux moines seulement réussirent à s'échapper.

 

— Je me souviens... ils s'appelaient Baudoin et Gondoin...

— Deux vies humaines seulement sauvées... sur plus de cinq mille.

— Ah ! L’effroyable chose que vous me rappelez là... Par pitié... Car enfin, j'ai expié et réparé !

— Oui, l'expiation avait commencé sur l'heure : le félon avait été lui-même victime du massacre : profiteurs de la trahison, les pirates abattirent tout le premier l'homme qui l'avait accomplie.

— Mais enfin, depuis, j'ai racheté mon crime.., et, du moins dans cette vie, je ne vous ai pas fait souffrir...

— Le prieur Rudolf, c'était moi.

— Vous ? Et vous ne me haïssez pas ?

— La haine est une passion basse, une passion de la terre : elle n'est point d'ici : — ici, nous sommes tous frères. — Nous sommes donc rentrés ensemble dans notre famille astrale, mais cette fois encore, j'avais progressé. Vous, vous qui étiez demeuré stationnaire après votre précédente existence terrestre, vous étiez en régression après celle-ci : la distance morale qui nous séparait sur la voie de l'avancement s'était maintenant accrue. Le faix que vous portiez alors écrasait vos épaules : il vous fallait à la fois expier et réparer un crime inouï ; expiation et réparation étaient trop dures pour être l'objet d'une seule vie, et elles furent réparties sur deux existences terrestres ; elles se firent attendre parce que votre remords devait avoir atteint son plus haut degré pour les rendre l'une et l'autre efficace ; mais elles se suivirent rapidement afin de vous permettre le rachat complet de votre crime. Vous souvient-il de la première de ces deux existences terrestres ?

— Vous savez bien que c'est votre rappel qui évoque mes souvenirs ; je suis encore trop proche de la terre pour que la mémoire de ma dernière vie ne me cache pas mes vies antérieures.

— Vous ne pourriez d'ailleurs vous la rappeler de vous rêne ; tout au plus, pourriez-vous vous souvenir que, comme vous aviez fait, en votre vie antérieure, un effroyable emploi de votre intelligence, vous avez dû vous incarner en ne conservant qu'un pâle reflet de cette intelligence néfaste...

 

Un roi fou venait de mourir, auquel succédait un roi sans Etats ; la douce France était sous le talon de l'étranger ; plusieurs partis se disputaient le pouvoir, suscitant des insurrections qui dévastaient les villes, pendant que les routiers de toutes nations saccageaient les campagnes; c'est alors que vous êtes revenu sur terre, aux confins du Berri. Des paysans, un matin, vous trouvèrent vagissant sur le revers d'un fossé où vous avait jeté votre mère. quelque ribaude suiveuse d'armées ; vous avez été recueilli, élevé, et appelé Jean ; mais comme vous étiez un simple et un dément, on fit de vous — tout ce qu'on en put faire — un gardeur de pourceaux ; c'est parmi ces bêtes immondes que se passa votre enfance, puis votre jeunesse, puis toute votre vie, si bien que vous parûtes vous assimiler à vos animaux, et que, pour vous distinguer des autres hommes qui se nommaient comme vous, On vous appela du nom de vos bêtes : Jean V’rat. Pouvez-vous vous figurer quelle horreur pour vous fut cette période où, n'ayant d'intelligence que juste ce qu'il vous en fallait pour comprendre votre abjection, et pour saisir le sens des injures, vous avez senti que vous étiez la moquerie et le souffre-douleur de tous ? Et comme, pour fuir la persécution des hommes, vous vous confiniez de plus en plus avec vos animaux, la répulsion première 'fit place à l'horreur ; tous s'écartaient de vous comme d'un lépreux, et, devant le dégoût général, vous éprouviez de longues, d'intenses folies: de rage, vous rendant compte que vous n'aviez même pas assez d'intelligence pour vous venger du mépris où l'on vous tenait ; et, comme vous ne compreniez pas facilement les paroles, c'étaient les coups, toujours les coups qui ouvraient l'entendement de l'idiot !

 

Or, cette lamentable existence d'expiation dura non pas quelques années ou quelques lustres, mais tout près d'un siècle !... Un siècle de souffrances, de douleurs, de tortures sans trêve, surajoutées les unes aux autres ! Et quand vous avez été trop vieux pour faire paître les pourceaux, on vous a refusé votre nourriture, et il vous fallait la chercher, la disputer aux fauves — et, trop souvent, elle se composait de charogne !

 

A ce moment, vous habitiez une tanière que vous vous étiez creusée, de vos mains, au fond d'un bois, et, ravalé au rang des bêtes sauvages, vous étiez devenu vous-même une véritable bête sauvage...

 

Quand, parfois, dans quelque rare éclair de lucidité, vous maudissiez le ciel, demandant ce que vous aviez fait pour être réduit à un tel excès d'abjection et de souffrance,, votre conscience ne vous présentait qu'un champ noir pour répondre à votre interrogation, et votre angoisse ne trouvait devant elle que le vide : vous ne saviez pas que c'était l'expiation attendue, demandée et voulue par vous, l'expiation effroyable d'un crime plus effroyable encore !

 

Et quand, le siècle presque révolu, vous n'eûtes plus la force de disputer aux fauves leur immonde pâture, un soir, un bûcheron qui rentrait du travail, rencontra votre corps étendu dans une clairière ; et comme il était fatigué de sa tâche et que la volée de corbeaux que son passage mit en fuite lui fit augurer qu'ils auraient vite achevé le dépeçage de votre cadavre, il passa outre sans plus s'occuper de Jean V'rat.

 

— Mais, durant cette période, vous, amie, qui m'aidiez toujours au cours de mes vies terrestres, où étiez-vous ?

— Je ne m'étais pas incarnée, l'heure n'en était pas venue pour moi ; mais je demeurais, invisible à vos côtés, et quand l'excès de souffrance vous jetait dans le désespoir, c'est moi qui vous rendais le courage, c'est moi qui vous soutenais pour vous empêcher de fuir dans la mort une épreuve qu'il vous eût fallu réitérer — mais alors cent fois plus dure, cent fois plus terrible, parce que l'expiation de votre suicide s'y fût surajoutée... Voyez-vous, ami, quand vous rencontrez dans la vie de la terre un être humain au comble de la désespérance et de la misère sans que vous vous rendiez compte de ce qu'il a pu faire en sa vie actuelle pour en arriver là, soyez assuré qu'il est en cours d'expiation de quelque effroyable faute antérieure contre ses semblables ; mais cette assurance même ne peut vous dégager de la loi de fraternité humaine : quoique vous supposiez à son égard, il doit rester pour vous un frère malheureux qu'il vous faut aider et secourir…

 

Or, pour vous, l'expiation n'était pas encore terminée, ami, car, de retour parmi nous, vous aviez été si longtemps privé de votre intelligence que vous fûtes longtemps encore avant d'en recouvrer la plénitude.

— Oui... quand je me suis réveillé à la vie de l'esprit, il me souvient de ce que j'ai souffert !...

— C'était une bonne souffrance, ami, une souffrance de rachat !... Mais, après la vie d'expiation, a suivi presque aussitôt la vie de réparation...

 

Vous revîntes sur terre encore au milieu de troubles. L'année même de votre naissance, une partie du royaume en égorgea une autre pendant la nuit, sous le prétexte bien humain que les uns ne voulaient prier Dieu qu'en latin alors que les autres prétendaient avoir le droit de le prier en français : de là, sous des princes faibles et irrésolus, des troubles qui se perpétuèrent durant des années, au cours d'une longue guerre à la fois civile et étrangère.

 

Vous étiez, ami, le cadet d'une famille de Gascogne, les V..., vaguement apparentée à la maison d'Albret. Comme tous les cadets de ce pays, vous aviez été préparé de bonne heure au métier des armes, et, n'ayant guère d'autre fortune que votre épée, vous êtes allé la mettre au service de votre cousin le Béarnais qui luttait pour conquérir son royaume. Bien que vous fussiez tout jeune alors, votre conduite à Arques vous fit remarquer par Henri, qui, après la journée, vous apostropha :

 

— Ventre Saint-Gris ! mon jeune camarade, vous avez besogné tantôt sur les troupes de Mayenne comme le diable en personne !

— Un diable cousin de votre majesté.

— Cousin ?... heu ! par Adam sans doute ?

— Non, sire, par Albret.

— Vous vous appelez ?

— V….

— Eh bien ! Mon cousin, j'aime les gaillards de votre trempe. Vous entrerez dans ma maison !

 

Et ce fut le commencement de votre fortune.

 

L'année suivante, vous étiez à Ivry...

— Où le lansquenet Picard m'a sauvé la vie : je me le rappelle ; j'étais tombé dans un parti de Ligueurs ; ce fut une chance que cet homme se jetât dans la mêlée pour me tirer d'affaire ; aussi, après la journée, je me le suis attaché comme écuyer.

— Partout où était le roi, vous vous y trouviez ; à Aumale, où vous avez été blessés ensemble, à Chartres, pour son sacre, à Paris, à Fontaine-Française... Puis, vous avez résidé à la cour où vous vous êtes lié d'amitié avec l'Italien Cosme Ruggieri, amené en France par la Reine Catherine, et avec le médecin La Brosse, tous deux très versés dans les sciences secrètes ; ce sont eux qui ont alors fait de vous un initié, et vous ont préparé, de la sorte, à votre vie ultérieure, celle dont vous venez de sortir, — ce qui vous explique la facilité, dont vous vous étonniez de votre vivant, avec laquelle vous avez pénétré les théories les plus abstruses du savoir antique : où vous croyiez apprendre, vous ne faisiez que vous ressouvenir des enseignements de Ruggieri et de La Brosse.

 

Mais, avec l'âge, l'ambition vous était survenue, et vous étiez si ardent quémandeur de places que, pour se débarrasser de vos importunités, le roi vous désigna comme gouverneur du Chalonnais... Un simple district, à vous qui aviez ambitionné le gouvernement de la Bourgogne entière ! Ce vous fut une vive, une amère déception. Mais vous l'avez cachée et vous êtes allé prendre possession de votre petit gouvernement.

 

Votre capitale, Chalons, était une bien mince cité qui vous déplut tout d'abord ; aussi, vous êtes vous fait construire, sur les bords de la Saône, un château qui devint votre résidence habituelle et dont vous étiez on ne peut plus fier, sans toutefois vous vanter ouvertement de la vraie cause de votre fierté : c'est que vous y aviez installé, en lieu secret, un laboratoire qui vous permettait de mettre en pratique, à l'insu de tous, les leçons de votre maître Cosme Ruggieri !

 

Rappelez-vous : ce château surplombait les bords escarpés de la rivière, en un endroit souverainement sauvage : au-dessus du portail d'honneur, vous aviez fait ciseler dans la pierre les armoiries de votre famille qu'entourait, sur une banderole, votre devise : « Je suis fort : Dieu m’ayde ! ».

— Mais, vous, pendant ce temps, vous, mon guide fidèle, où étiez-vous ? Que faisiez-vous ?

— J'étais incarnée près de vous. J'étais votre sœur, votre aînée de beaucoup.

— Angélique !... Ce fut vous !

— Oui. Ma précédente existence avait été consacrée à l'étude ; il était dans les desseins supérieurs que celle-ci fût vouée exclusivement au bien.

 

Après la mort de nos parents, notre frère aîné en recueillit tous les biens et demeura dans le Gabardin, en Gascogne. Vous veniez d'obtenir le gouvernement du Chalonnais, et je vins habiter près de vous. Mais je commençais à vieillir, j'étais infirme, et la vie ne me fut pas douce près de vous, de qui le caractère, à la longue et dans la déception de cet isolement, s'était beaucoup aigri. Néanmoins, j'acceptai mon sort avec résignation, me consolant par le bien que je répandais sur les pauvres gens des environs. — Oh ! Non pas que vous leur fussiez un maître tyrannique, mais, dur pour vous, vous étiez également dur pour les autres. Ce qui me fut particulièrement pénible, dans cette vie, c'est que le château dont vous aviez fait, votre demeure acquit rapidement un renom plutôt fâcheux : un renom qui égalait, s'il ne le dépassait pas, celui pourtant légendaire du château de Ripaille que le duc Amédée avait fait construire au bord du lac Léman... Enfin... c'étaient les mœurs de l'époque...

 

Mais, pendant vos absences, il me fallait supporter le contact de vos compagnons de joie... car vous vous absentiez fréquemment, allant à Paris pour solliciter du roi votre nomination à un poste plus en rapport avec votre ambition. Si bien que le roi, exaspéré de vos exigences, vous dit un jour :

 

— Mais, mon cousin, vous êtes le pire de, tous les cadets de Gascogne ! Ces gens-là, dès qu'on leur a donné assez de terre pour s'asseoir, veulent étendre leur haut-de-chausse partout !

— Sire, avez-vous répliqué assez vertement, c'est ainsi que le royaume de Navarre est devenu le royaume de France !

 

Votre réponse déplut au roi qui vous ordonna sévèrement :

— Monsieur, je n'admets pas qu'un gouverneur que j'ai nommé en province vienne gouverner à Paris. Reprenez sur l'heure le chemin du Chalonnais et attendez-y que mes ordres vous aillent trouver !

 

Et vous êtes rentré à V..., en jurant que, de votre vie, vous ne remettriez les pieds à Paris, et que jamais, à l'avenir, pour quelque motif que ce fût, si grave même fût-il, vous n'adresseriez la parole au roi.

 

Or, c'est peu après que vous advint l'aventure qui devait décider de votre rechute ou de votre rédemption.

 

Un soir, quatre inconnus, sans suite et sans écuyer, mais qu'à leur haute mine on devinait de noble extraction, vinrent frapper à la porte du château, sous prétexte que, en route pour Lyon, ils s'étaient égarés. Ils furent reçus comme vous saviez recevoir, c'est-à-dire grandement, et, après le souper, ils s'enfermèrent avec vous pour deviser de choses secrètes.

 

Ils connaissaient l'aigreur des sentiments que vous professiez à l'égard du roi ; ils surent habilement faire revivre tous vos griefs et vous demandèrent enfin presque brutalement :

— Voulez-vous être investi du Gouvernement de la Bourgogne ?

— Certes, je le voudrais. Mais le refus du roi...

  Il ne s'agit pas du roi. Voulez-vous avoir la Bourgogne avec des prérogatives telles qu'elles feraient de vous le continuateur non pas seulement des derniers ducs, mais du Téméraire lui-même, c'est-à-dire la Bourgogne, reconstituée telle qu'elle était il y a trois siècles... Roi indépendant dans votre royaume

— Mais cela est fou, mes maîtres ! Comment cela peut-il arriver ?

— Très facilement si vous le vouiez. Il ne tient qu'à -vous !

— Mais, encore une fois, comment ?

— Vous savez que, malgré son apparence de force, le roi Henri est extrêmement discuté ; ces Messieurs de la religion prétendue réformée lui reprochent son abjuration, et les papistes sa duplicité et son édit de Nantes. Faut-il vous rappeler le soulèvement des Seize, les attentats de Barvière, de Guignard et de Jean Châtel et, tout récemment, la conjuration de Biron, et les ligues continuelles de l'Espagne, du duc de Lorraine et de la maison de Savoie, les conspirations de Mayenne, des ducs de Nemours, de Joyeuse, et de bien d'autres ? La puissance de l'usurpateur Henri n'est que de surface, et il suffira d'un coup d'épaule pour que tout s'écroule.

 

— Et... qui donnerait le coup d'épaule ?

— Vous savez qu'en ce moment, Henri a des démêlés avec la Savoie ?

— Au sujet du Marquisat de Saluces... je sais.

— Eh bien !... supposez trente mille Piémontais, soutenus par un nombre double d'Espagnols et marchant sur Paris !... supposez ces troupes rencontrant sur leur chemin des gouverneurs du roi, qui, comprenant mieux les intérêts de l'Etat, prépareraient leur route et faciliteraient leur passage...

— En d'autres termes, une trahison !

— Voici un bien gros mot. Est-ce donc trahir que de restituer la France à son maître légitime

— Puisque nous sommes dans le domaine des suppositions, n'avez-vous pas supposé un instant que je vous fasse arrêter, mes maîtres ?

— Certes !... Mais, croyez bien que nous ne sommes pas des béjaunes, et, comme on ne trouverait sur nous aucune preuve de ce qui vient d'être dit, et qu'il n'y en a aucun témoin, nous en serions quittes pour nier. Mais nous sommes bien assurés : on ne fait point arrêter qui vous apporte un royaume.

— Vous êtes en vérité des gens plaisants pour porter de la sorte un royaume dans vos grègues, et j'aimerais assez savoir si vous n'êtes pas plutôt des routiers ou des tireurs de bourse... Savez-vous que j'ai ici, pour vous en faire le service à l'occasion, quelques bonnes cravates de chanvre ?

— On ne pend pas des gens de qualité comme nous.

 

Et, à votre vive surprise, ils déclinèrent leurs noms Charles de Valois, duc d'Angoulême et comte d'Auvergne, le duc d'Entragues, de qui la sœur joua un rôle si faux auprès du roi ; et les frères Luquesse, qui devaient finir sous la hache du bourreau.

 

Vous fûtes d'abord saisi par la qualité de vos hôtes de qui l'importance décuplait celle de cet entretien. Ils vous firent alors observer

— Remarquez que, dans l'occurrence, votre intérêt personnel se confond avec celui de l'État — et votre intérêt est de causer !

— En effet ! Or, qui donc est à la tête de l'affaire ?

— Un de vos compatriotes, un cadet de Gascogne, comme vous, devenu haut et puissant seigneur, Jean Louis de Nogaret, comte de La Valette, duc d'Epernon.

— Le gouverneur de la Provence ?... C'est lui qui donnerait l'entrée du royaume aux Espagnols ?

— Vous l'avez dit Comme vous-même, tenant la route entre la Provence et Paris, leur faciliteriez leur marche contre l'usurpateur ! Et, à la suite, le duc d'Epernon se réveillerait roi d'Arles, et vous, duc indépendant de Bourgogne... Palsandieu ! Il semble bien que l'aubaine mérite quelque réflexion !...

— Or ça, mes maîtres, ce que vous venez de me raconter est superbe ! Vous jetez en jeu les plus hauts noms du royaume, des princes de l'Europe et d'énormes armées. Mais comme vous venez de le dire, vous n'avez apporté aucune preuve. Me prenez-vous donc pour un étourneau qui marche sur des billevesées ? Vraiment, devant tout ce que vous avancez sans le moindre document à l'appui, je me demande si mon devoir n'est pas de vous faire brancher, sans autre forme de procès, à l'arbre le plus proche !

 

— A quoi cela vous servirait-il ?

— Vous avez raison, puisque vous n'avez aucun parchemin sur vous. Mais, sachez-le bien, tant que vous ne m'aurez pas apporté de preuve — j'entends de preuves convaincantes, indéniables, — je n'ai rien à vous dire.

— On vous produira les preuves quand vous nous aurez donné un otage répondant de vous.

— Quel ?

— Pourquoi pas votre sœur, que vous affectionnez ? Elle nous serait le plus sûr des garants.

— Pour l'emmener... où ?

— Près du duc.

 

Alors, ami, vous m'avez fait appeler et m'avez annoncé :

— Notre cousin d'Epernon, gouverneur de Provence, nous fait le grand honneur, ma mie, de souhaiter votre présence à des fêtes qu'il prépare. Comme il s'agit en même temps du service du roi, j'ai pris sur moi d'accepter, et ces gentilshommes assument la charge de vous guider. Faites donc vos préparatifs ; de mon côté, je vais vous organiser une suite et une escorte dignes de vous ; dès demain matin, vous vous mettrez en route pour porter mes vœux à notre cousin d'Epernon.

 

Le lendemain, je m'éloignais sans me douter du rôle que vous m'aviez attribué dans votre combinaison ; il s'agissait du service du roi, m'aviez-vous dit : cela me suffisait, et, quelques jours plus tard, je vous mandais, par exprès, mon heureuse arrivée à Aix où le duc m'avait fait le plus charmant accueil.

 

Un peu plus tard, les inconnus revinrent, et, comme la première fois, ils, furent reçus, mais alors ils apportaient des preuves : le propre sceau du duc d'Epernon, au nom de qui ils agissaient, une lettre du roi d'Espagne au duc, annonçant le débarquement prochain, en Provence, de plus de cinquante mille hommes de troupes éprouvées, et une autre lettre à vous-même adressée par le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, et par laquelle ce prince s'engageait à reconstituer, à votre profit, le Duché souverain de Bourgogne quand vous auriez facilité à l'armée Piémontaise sa marche sur Paris.

 

Dès lors, vous teniez les preuves voulues.

 

Je dois vous rendre cette justice que vous avez eu quelque hésitation, en songeant à mon sort possible qui était lié à votre acte ; mais vous n'auriez pas hésité un instant, s'il se fut agi de vous-même, et vous avez vite surmonté vos scrupules en ce qui me concernait. Vous avez fait jeter les émissaires dans un cachot ; puis, vous avez ordonné à votre fidèle écuyer de seller lui-même et dans le plus grand secret votre meilleur cheval et, de se tenir prêt à vous accompagner. Deux heures plus tard, au milieu de la nuit, malgré votre serment de ne plus remettre les pieds à Paris et de ne plus adresser la parole au roi, vous partiez à franc étrier, avec votre dévoué Picard, vers Paris, pour remettre, à votre roi, les preuves de l'agression qui se préparait, contre le royaume et contre lui-même, de connivence avec le duc d'Epernon.

 

Mais les émissaires n'étaient pas des naïfs ; ni cette fois, ni la précédente, malgré les apparences, ils n'étaient venus seuls ; et leurs complices avaient des ordres précis à accomplir si eux-mêmes ne reparaissaient pas. Vous n'étiez pas en route depuis dix minutes, que vous tombiez dans un guet-apens de gens qui ressemblaient singulièrement à des miquelets déguisés. Il y eut une arquebusade fournie qui jeta bas les deux chevaux et l'écuyer. Blessé, vous vous êtes adossé à un chêne et vous avez longtemps défié vos assaillants ; tous ceux qui vous approchaient tombaient ; quant aux coups d'arquebuses, ils semblaient sans effet sur vous ou ne vous touchaient que légèrement. Enfin, le chef de l'embuscade, découragé, vous offrit de vous laisser aller si vous lui remettiez les pièces dont il vous devinait porteur. Vous avez refusé, voulant, quand même et malgré tout, donner à votre roi les preuves de la trahison ourdie contre lui et contre le royaume... Le cercle des assaillants s'est alors resserré. Un coup de dague fauchant vous coupa un jarret et vous fit choir à genoux. Comme vous vous défendiez toujours, ils se sont jetés, à plusieurs à la fois, sur vous, et vous êtes tombé littéralement percé de coups. Mais, de ses bras crispés sur la poitrine — par son suprême spasme vital, votre cadavre défendait encore son précieux dépôt : pour reprendre les lettres et le sceau, il fallut vous hacher les bras...

 

Le lendemain, des villageois ont retrouvé votre corps — qu'ils n'ont reconnu, tant il était défiguré par les plaies, que par la présence à ses côtés de votre fidèle Picard et l'ont rapporté au château. Ce meurtre fit du bruit dans la contrée, et l'on se livra, à son propos, aux suppositions les plus diverses, mais sans pénétrer la vérité, car, se doutant de ce qui allait arriver, les quatre prisonniers, qui étaient gens de décision, profitèrent du désarroi qu'ils escomptaient pour soudoyer un valet dont la complicité les fit évader la nuit suivante.

 

— Mais vous !... vous, dans cet événement...

— Mon sort pouvait être critique... il n'en fut rien. Le duc, voyant l'affaire manquée, redouta que vous n'eussiez laissé un écrit compromettant avant de partir pour Paris,... il remit à plus tard l'accomplissement de ses projets qui éclatèrent aux yeux de tous, dans la suite, par sa présence rue de la Ferronnerie et ses agissements au Parlement... Pour l'instant, il crut politique de ne me considérer que comme son invitée et, dès que la nouvelle de votre mort parvint à Aix, de me fournir escorte pour regagner Chalons après m'avoir présenté ses plus vives condoléances...

 

J'ai encore vécu quelques années, mais dès lors, mon rôle sur terre était terminé, et, quand nous nous retrouvâmes ici, ami, si j'étais encore plus évoluée que vous, vous, au moins, vous étiez lavé de votre crime : vous l'aviez largement, complètement expié et réparé.

 

— Réparé !... Et cependant, toutes ces vies humaines qui, par ma trahison, avaient été anéanties à Jumièges ?

 

Comptez-vous donc pour rien les milliers d'autres vies humaines dont une guerre, à la fois civile et étrangère, eut amené le sacrifice ? Comptez-vous donc pour rien tous les désastres qu'à évités votre fidélité poussée jusqu'à la mort ? C'est votre sacrifice — conscient et voulu — qui amena l'échec d'une puissante conspiration contre votre pays tout entier... Allez, ami, votre rédemption fut complète !

— Mais envers vous, amie, ai-je expié ?... Ai-je réparé ?

— Je n'ai pas à vous le dire : c'est vous qui prononcerez votre propre jugement quand votre vie dernière vous apparaîtra avec tous ses actes.

— Ma vie dernière ?... Quel rôle de tutelle y avez-vous donc joué ?... Je cherche en vain...

— Allons, rappelez vos souvenirs... Je vais vous aider — il en est bien peu, parmi tous les sujets que vous mettiez en hypnose et à qui, en cet état, vous procuriez la voyance dans l'Au-delà, qui ne vous aient signalé la présence presque continuelle, à vos côtés, d'une jeune femme aux longues tresses blondes, à la physionomie exquisément douce, au regard profond, qui, vous disaient-ils, avait joué un grand rôle dans vos dernières existences terrestres... »

— Oui, je me souviens.

— Une fois même, je vous ai révélé le dernier nom que j'ai porté sur la terre...

— Angélique... Oui ! Vous avez été la mystérieuse inspiratrice de mes actes...

— Avec Sage, avec vos guides, avec d'autres encore. Voyez-vous, ami, si l'homme n'était pas si rebelle aux inspirations d'En-haut, la voie lui serait bien facilitée vers le progrès terrestre et vers l'évolution astrale.

— Et maintenant que vous m'avez dit mes dernières existences dans la matière, ne m'aiderez-vous pas à me souvenir de toutes les autres, depuis l'origine, depuis le jour où j'ai pris conscience de moi ? Je voudrais tant établir la synthèse de tous les avatars que j'ai subis dans le cycle des voies merveilleuses que je parcours, où, parti du néant, je marche, guidé par les Entités mystérieuses qui prennent soin de moi, vers l'Absolu de tout !

— Non, ami, j'ai pu vous révéler vos existences depuis l'heure où, par ordre des démiurges, j'y ai pris une part personnelle ; c'est à d'autres qu'il appartient de réveiller vos souvenirs des vies premières.

 

*

*  *

 

Ainsi, dans des entretiens sans fin et toujours renouvelés avec les membres divers de ma famille astrale, le temps s'écoulait... Le temps ? Non, puisque le temps ni l'espace n'existent dans l'Au-delà Tout ce que je viens de dire avait-il duré dix secondes ou dix siècles ? Qui pourrait l'affirmer, puisque le temps n'est plus, puisque quand je rappelais une quelconque de mes existences passées sur la terre, je la revoyais présente, je la revivais, en un mot.

 

Quelques-uns d'entre nous avaient aussi vécu dans d'autres mondes, et les descriptions qu'ils nous en faisaient étaient d'une richesse éblouissante ; mais c'était le sort des plus évolués parmi nous. Pour moi, à part quelques vies passées, dans l'origine, sur des mondes en formation, dans le but de m'accoutumer aux conditions de l'existence hylique, toutes les autres avaient évolué sur la terre, et je savais que le cycle de mes retours sur cette planète n'était pas encore révolu.

 

Parfois, il arrivait que certains, parmi nous, étaient rappelés sur terre par le souvenir, l'invocation des amis ou des parents qu'ils y avaient laissés derrière eux ; dans ce cas, ils disparaissaient momentanément de notre milieu astral, pour n'y revenir que quelque temps plus tard mais c'étaient les êtres d'entre nous qui étaient les plus avancés en science, c'est-à-dire qui connaissaient suffisamment la manipulation des fluides pour pouvoir évoluer sans gêne parmi ceux, plus denses, plus matériels, qui enserrent la terre.

 

J'ai expliqué précédemment comment les entités astrales communiquent entre elles ; c'est par un procédé analogue que se produisent les communications avec les mondes physiques : — Sur une terre quelconque perdue en un point, si écarté soit-il du. Kosmos, un être en exil s'est souvenu d'un autre être qu'il a connu, qu'il a aimé, et qui l'a quitté pour remonter dans les espaces où se vit la véritable vie. Cette pensée, cet appel, par sa génération même, a produit des vibrations mentales, des ondes psychiques, analogues aux ondes hertziennes, qui se sont propagées dans tous les sens avec une rapidité identique à celle de la pensée elle-même ; dans leur diffusion à travers l'infini, ces ondes ont rencontré l'être auquel elles s'adressent ; si celui-ci est en état de réceptivité, c'est-à-dire s'il est assez évolué, et surtout s'il est suffisamment dégagé du trouble posthume et réintégré dans sa condition nouvelle pour les percevoir, il comprend, à leur nature, d'où elles lui proviennent ; pour ma part, le fait s'était déjà maintes fois produit depuis ma désincarnation, mais de façon très vague due à mon défaut, d’accoutumance, et, les eussé-je même bien comprises qu'il m'eût, été impossible d'y donner suite, car, ainsi que je l'appris plus tard, il faut pour cela qu'elles adviennent dans les premières heures qui suivent l'interruption de la vie, alors que l'appelé n'est pas encore dégagé complètement des liens vitaux, ainsi qu’il m’était arrivé, ou qu’il soit complètement affranchi du trouble consécutif à la mort.

 

Quoiqu'il en soit, quand l'intéressé est touché par cet appel, s'il n'est pas assez évolué pour rentrer en contact avec la matière, c'est un de ses frères astraux qui le remplace, de telle façon que l'âme en exil n'est jamais abandonnée ; si, au contraire, il peut agir par lui-même, il va vers l'endroit d'où lui est venue l'invocation, et, là, il entre en communication avec son ami qui souffre.

 

De quelle façon s'opère cette communication ? Les entités de l'espace disposent, à cet égard, de plusieurs procédés.

 

Si l'être en souffrance possède un organisme qui puisse extérioriser ses fluides vitaux, l'Ami de l'Au-delà peut s'en emparer, les manipuler et, en s'aidant d'eux, se matérialiser suffisamment pour se faire reconnaître et parler ; dans le cas contraire, il y a la ressource des rêves que l'on peut, avec plus ou moins de facilité, diriger dans tel ou tel sens ; si, pour une raison ou pour une autre, ce moyen ne peut être utilisé, il reste toujours facile d'actionner les voix de l'intimité et de la conscience, ce qui peut se faire en tout état de cause ; mais jamais, je le répète, l'âme souffrante n'est abandonnée à elle-même — outre qu'elle a sans cesse à ses côtés les Etres supérieurs à qui, dès le début de son incarnation dans la matière, a été dévolu le soin de guider l'exilé jusqu'à la limite de son épreuve.

 

C'est par un semblable mode d'action que la prière atteint son but.

 

Souvent, sur la terre, il m'était arrivé d'entendre poser cette question : « Où va la prière ? »

 

A Dieu, affirmaient les âmes simples, celles qui croient que l'ineffable et inexpressible Divinité est aux écoutes de leurs désirs.

 

Cela me rappelait qu'une fois, une vieille dévote avait dit devant moi : « Le bon Dieu m'a envoyé une engelure du pouce qui me fait bien souffrir ! » et que j'avais scandalisé cette simple en lui demandant si, réellement elle croyait que Dieu s'occupait de ses engelures ! Je n'insistai pas car j'aurais été traité d'athée si je lui avais expliqué : — Dieu est le principe des principes ; de lui émane le principe des antagonismes, d'où dérivent la loi du chaud et du froid et, par répercussion, les sanctions nécessaires qui lui font suite : vous avez contrevenu à cette loi, vous en subissez la sanction ; Dieu n'a pas plus à faire dans votre engelure qu'un mécanicien n'est responsable de la blessure que s'est faite un imprudent qui a mis le doigt dans un engrenage établi par lui ; à vouloir voir dans la Divinité un être anthropomorphe, c'est-à-dire petit, mesquin, passionné et vil comme l'homme lui-même, on arrive à en faire quelque chose d'odieusement, d'abjectement caricatural, — on arrive à en faire le Diable

 

Or, Dieu est trop éloigné, trop haut, trop souverainement dominateur pour que les prières — et combien diverses, opposées même entre elles ! — puissent arriver jusqu'à lui ; mais entre lui et l'homme, il y a les démiurges, ses ministres immédiats, il y a les Entités directrices, il y a les égrégores, il y a les guides chargés de diriger chacun de nous, il y a les amis de l'espace, et ce sont eux, eux seuls, qui accueillent et sélectionnent les prières des hommes, pour n'en réaliser que ce qui est profitable...

 

Un frémissement mental, particulier, attira mon attention et m'avertit que, à mes côtés, Sage voulait me parler…

 

        Prépare-toi, me dit-il. Tu dois reprendre contact avec la terre pour t'habituer à évoluer dans ses fluides grossiers. Tu auras des missions astrales à y accomplir et il te faut l'accoutumance.

— Vais-je revoir les miens, ceux que j'ai laissés derrière moi ?

— Non, pas encore... Te rappelleras-tu ton écuyer Picard ?

— Oui... celui qui m'a sauvé à la journée d'Ivry

— L'heure de son retour est proche : la dernière réparation s'apprête ; il avait encore, pour que son rachat fût complet, deux vies humaines à sauver... Ces deux vies sont en ce moment engagées, et nous allons tous le recevoir, puisque sa propre vie va être la rançon de celles qu'il va rédimer... Toute notre famille astrale va être près de lui, car, au moment de l'ultime sacrifice, une angoisse terrible l'attend : celle de laisser sur terre, et sans ressources, tous les êtres dont il est le seul soutien... Il va avoir besoin de notre réconfort commun... Viens.

 

Par un seul effort de pensée, je me retrouvai au milieu de ma famille astrale : chacun était, grave — d'une gravité austère parce que l'un des nôtres allait souffrir pour renaître parmi nous, mais qui n'allait pas sans quelque satisfaction intime à la pensée qu'une âme devait être libérée de son fardeau et nous revenir victorieuse de l'épreuve délibérément consentie et acceptée par elle au moment de son départ.

 

Notre glissement était comme un bercement au milieu des fluides colorés et subtils ; il s'était d'abord accompli avec la rapidité de la pensée, mais plus nous approchions de terre, plus la nature des fluides devenait matérielle avant qu'ils ne se muâssent eux-mêmes en matière d'abord éthérée, puis de plus en plus dense, compacte et grossière : l'obstacle à notre descente devenait donc, d'instant en instant, plus difficile à surmonter. Nous étions, si je puis employer cette comparaison qui rend bien ma pensée. comme un nageur qui d'abord se meut avec aisance dans les eaux d'un lac où le moindre mouvement le fait flotter et avancer presque sans effort ; mais l'endroit où il aborde est une lagune vaseuse ; dès qu'il y prend pied, il sent ses pas retardés, sa marche comme engluée ; et plus il s'éloigne des eaux du lac, plus la vase lui est pénible à franchir ; quand enfin il est sorti de l'onde et qu'il progresse dans une boue de plus en plus épaisse, de plus en plus solide, chacun de ses pas l'y fait enfoncer davantage, et, à mesure qu'il avance, il sent croître la difficulté d'avancer... Ainsi étions-nous au moment de notre pénétration dans les premières couches de l'atmosphère terrestre.

 

Nous formions un groupe, et ceux d'entre nous qui étaient plus forts, c'est-à-dire plus évolués que les autres, et par cela même plus experts à la manipulation des fluides, traçaient la route à leurs compagnons et facilitaient leur avance.

 

Maintenant, le globe de la ferre nous cachait le soleil, père la vie ; nous étions dans le cône d'ombre, dans région maudite, et autour, de moi, l'obscurité et les fluides en mouvement, de plus en plus sombres, s'épaississaient, dans ces fluides, parfois visqueux, je sentais glisser des êtres louches et privés de lumière qui m'inquiétaient et me causaient de l'effroi.

 

A un moment, nous franchîmes un épais coagulât de fluides lourds, fuligineux, et je me sentis le cœur serré d'une pesante angoisse, sans me rendre compte de ce qui la motivait. Sage était à mes côtés ; il comprit ce qui se passait en moi et me dit :

 

— Oui... l'âme noire... elle est là... elle ne veut pas se dégager de la matière.

— Oh ! Sage... Est-ce pour longtemps ?

— Jusqu'à ce qu'elle comprenne, me dit-il d'un air grave ; jusqu'à ce qu'elle veuille comprendre... qu'elle consente à expier et à réparer... C'est le sort commun.

 

Il me sembla qu'une plainte s'élevait vers moi.

— Sage ! Suppliai-je.

— Viens, ami. Ni toi ni moi n'y pouvons rien : c'est par elle-même que l'âme noire est retenue ici... Viens !

 

Et, entraîné par lui, je descendis vers la terre où, plus nous approchions, plus les fluides semblaient bouleversés par quelque révolution cosmique...

 

La tempête faisait rage à cette pointe extrême de l'antique Armor.

 

Dans une petite anse formée au milieu de falaises par  l'estuaire d'un ruisseau, un homme achevait d'assurer l'abri une barque affourchée sur deux ancres qui la maintenaient en eau relativement calme. Il venait de l'examiner, de la palper plutôt, car l'obscurité l'empêchait de rien voir. Enfin, il prit dans sa main gauche un panier où gisaient quelques poissons, jeta un aviron sur son épaule droite, et se dirigea vers une masure de pierre et de torchis, couverte de chaume et de bourrées d'a joncs, retenus par de lourds cailloux, qui bordait          le sentier de
Pen-an-dreff.

 

Il poussa le vantail de la porte.

 

Dans l'obscurité presque complète de l'intérieur, une voix de femme accueillit son entrée, ainsi que des cris et des exclamations d'enfants.

 

— C'est toi, Jean !...Ma Doué ! Quel temps !... Je commençais à avoir peur...

— Peur ?... Bah ! J’en ai vu bien d'autres !... C'est égal, ajouta l'homme au bout d'un certain temps, pendant que la femme allumait une chandelle de suif, je plains les gens qui seront en mer cette nuit ; ce n'est encore qu'un fort grain, mais ça va être du mauvais temps, oui donc !

— Est-ce que les autres sont rentrés ?

—Sais pas, fit l'homme en se débarrassant de son suroît (Vareuse de toile huilée, imperméable qu'endossent les marins pour se protéger contre le mauvais temps).

— Et la pêche ?

— Rien. Avec ce failli chien de temps... un petit bar, deux anguilles et un chien de mer.., tu tâcheras de vendre le bar demain ; nous autres, on mangera le reste.

 

A la lueur de la maigre chandelle enfin allumée, sept têtes d'enfants apparurent dans la masure; sur une tablette grossière flanquée de deux bancs boiteux, la femme plaça une potée d'ioud (Bouillie de Sarrazin cuite à l'eau, sans lait ni graisse, nourriture des pauvres, en Bretagne.) qu'elle répartit en un certain nombre de bols et toute la famille, avec des cuillers de bois, prit le repas du soir.

— Ce qui m'embête, fit soudain le pêcheur, c'est que je ne sais pas trop ce qu'a le bateau...

— Une avarie ?...

— Sais pas... En rentrant au mouillage, j'étais drossé par le vent et la quille a raclé une roche, sûr

— Tu verras ça demain.

— Oui.., ça m'inquiète... j'ai pas pu voir.., si la quille a souffert, ce sera encore des frais...

Y en a pourtant pas besoin !

 

Le maigre repas était fini. La femme coucha sa marmaille sur des matelas de varech, tandis que l'homme pénétrait dans le lit clos, parfois durement secoué par les rafales qui ébranlaient la masure et dont les tourbillons accrochaient le toit en passant.

 

— Vaut mieux être ici qu'en mer, fit la femme en se couchant.

— Oui, donc

 

La famille essaya de dormir, mais seuls les plus jeunes enfants finirent par clore l'œil ; tous les autres étaient tenus éveillés par le bruit sans cesse grandissant d'une trombe d'eau qui fouettait le mur adossé à l'ouest.

 

Mais bientôt, d'autres bruits, des bruits humains se mêlèrent dehors au fracas de la tempête : c'était comme les pas rapides d'hommes qui passaient.

— Quoi c'est ? fit soudain Jean Le Meur en se redressant inquiet.

— Y a rien, donc ! répliqua la femme. Dors.

 

Mais, sur le chemin, le bruit continuait de sabots faisant: rouler les cailloux dans une course rapide.

— Faut que je sache, fit enfin le pêcheur en se levant et en passant ses vêtements.

 

Il ouvrit la porte un tourbillon de vent se précipita et faillit soulever le toit, pendant que les enfants, terrifiés, poussaient des cris. Une ombre dévalait, en hâte, par le sentier.

— Quoi c'est ? cria Jean.

 

Une voix répliqua, hachée par la tempête :

— Une barque en perdition sur le Goal-toc'h.

— Qui ça ?

 

Ce fut un autre passant qui répondit en courant :

Miossec est pas rentré... Ça doit être lui.

— C'est bon. J'y vas.

 

Mais la femme s'était précipitée et le retenait.

— Non, Jean. Y a rien à faire par un pareil temps. A quoi bon ? Tu ne peux rien faire, est-ce pas ?... Reste. Il essaya de se débarrasser de l'étreinte.

— Faut voir !... Les chrétiens, c'est pas des chiens !.... Laisse !... On peut pas rester à regarder, donc !... Allons, laisse !

 

D'une poussée brutale, il rejeta la femme dans sa demeure, et se dirigea en hâte vers la grève où il se mêla à un groupe.

 

Il faisait un noir d'encre ; le vent balayait tout et à ses hurlements se mêlait le bruit continuel et brutal du ressac venant se briser contre les falaises ; une trombe d'eau déferlait horizontalement, pluie diluvienne et embruns emportés par la tourmente.

 

Les hommes discutaient.

— Le bateau est sur la grosse roche.

— On l'a vu ? demanda Jean.

— Oui, tout à l'heure, dans une éclaircie.

— C'est Miossec...

— Avec son gars...

— On est sûr ?

— Oui, sûr. Mais quoi ! Rien à faire. C'est malheureux ! On y resterait !

— Si, donc, fit Jean. J'y vas, moi.

 

Les autres protestèrent.

— Non ! Non !... tu n'en reviendras pas !

— On verra bien. J'en ai vu d'aussi dures. Qui vient avec moi ?

 

Tous se turent, terrifiés. Il comprit et dit, têtu :

— C'est bon. J'y vas seul.

 

Et il se dirigea vers la petite anse où était amarré son bateau, suivi des autres qui s'efforçaient de le retenir.

— Jean ! C'est fou.

— Jean ! Tu as des enfants.

— Jean ! N'y va pas.

 

Mais il marchait toujours, tout à son idée.

— Sur la grosse roche du Goal-toc'h, que vous avez vue ?

— Oui, la barque gîtait drossée sur la grosse roche... Non, tu vas pas y aller ?

— F...-moi la paix. C'est point à deux cents brasses de la côte... si près, on peut pas laisser périr des chrétiens… J'y vas.

 

Et sautant dans sa barque, il releva les ancres qu'il jeta sur la grève pour ne pas s'alourdir, et, pesant sur la gaffe, il poussa.

 

Dans la brume obscure, on vit sa voile se hisser, très basse, tous ris pris ; le bateau gîta un moment, en virant, au point d'embarquer, puis, se redressant, il disparut dans le noir, laissant les gens atterrés. Deux d'entre eux ramassèrent les ancres pour les mettre en sûreté, et tous attendirent, le cœur serré par une angoisse, les yeux fixés au large, cherchant vainement à pénétrer dans l'abîme noir de l'espace, muets sous la pluie qui giclait, s'arcboutant pour résister à la poussée du vent.

— Il pourra point ! fit enfin l'un d'eux.

 

Mais personne ne répondit et l'angoisse continua de planer... Combien de temps ?... Dans le fracas de la tourmente, dans la voix rugissante de l'océan, un cri...

 

Tous prêtèrent l'oreille, mais la mer seule hurlait, fouettée par la bourrasque.

Un autre cri, sembla-t-il enfin.

— C'est vers le caillou du moine ! fit enfin une voix.

— Alors, il a manqué l'embarquement de l'estuaire.

— Courons !

 

Enfin, à quelques brasses de la falaise, sur une roche aiguë, ils devinèrent une barque chavirée aux bordages de laquelle s'agrippaient trois hommes. Les gens coururent, autant que le leur permettait le vent, et s'approchèrent comme ils purent, parmi les roches, pour n'être pas renversés par une lame dont le ressac les eût entraînés ; un d'eux avait apporté avec lui les filins des ancres : il les réunit en une brassée qu'il jeta dans la direction des cris, tandis que d'autres en saisissaient l'extrémité... Rien. Le filin avait manqué son but.

 

Plusieurs fois ils renouvelèrent la manœuvre, en criant pour encourager les trois hommes en perdition. A chaque lame qui arrivait du large, on voyait le bateau se soulever par l'arrière, puis retomber pesamment sur la roche où il était comme cloué. Et toujours des cris aigus, des cris d'hommes qui périssent...

 

Enfin, en ramenant le filin, on sentit une résistance. .

 

A un moment se fit une éclaircie. Un des naufragés avait saisi l'amarre ; on le hala à travers les roches, et, quand il fut amené, on réitéra la manœuvre pendant que des sauveteurs, emportant le rescapé — à demi évanoui —lançaient une indication dans la tempête :

— Le gars Miossec

 

Le second ramené fut le père.

 

Et quand, pour la troisième fois, on sentit le filin saisi à son autre extrémité, il y eut un cri de triomphe

— Cette fois, c'est Jean.

 

On le voyait, tout près ; les vagues le soulevaient l'une après l'autre et, en s'écroulant le jetaient sur les roches où d'une main il se garait, tandis que l'autre se cramponnait au filin que les sauveteurs amenaient avec précaution.

 

Soudain, une lame plus forte l'enleva et le poussa en avant, brutalement, sur la crête d'un rocher où porta sa tête. Dans le geste instinctif qu'il fit alors, pour se proté­ger, sa main quitta le filin sauveur ; ses bras, un moment battirent l'écume ; on le devinait étourdi du choc. Presque aussitôt, le ressac l'emporta, la traînant sur le caillou où il faisait de vains efforts pour s'agripper ; une autre vague s'écroula sur lui : il disparut pendant qu'on voyait ses mains, désespérément, chercher à saisir... quoi... rien…il était entraîné en eau profonde ; les gens virent encore une fois son corps rouler sur une lame, se briser contre une roche et s'engloutir — cette fois pour jamais.

— Jean !... Sauvez-le, ma Doué ! Sauvez-le...

 

Quelques hommes entraînèrent, pour l'arracher à ce spectacle, l'a veuve qui accourait affolée, pendant que les autres, d'un œil terrifié, regardaient, dans le trou noir où la tempête tordait les flots, l'endroit où la mer, la grande mangeuse d'hommes, venait d'engloutir sa proie.

 

... Tous, nous étions près de Jean, attendant que son âme délaissât enfin son corps évanoui et à demi broyé par les chocs successifs. Au hasard, les courants emportaient dans leurs tourbillons, traînaient cette loque humaine sur les roches, parmi les galets roulés. Il ne résistait plus, insensible, inconscient... De son cadavre, je vis, sous le remous des eaux, se détacher comme une aura brillante que nous environnâmes et qui fut emportée vers l'au-delà. Son trouble était tel que rien ne la différenciait du corps comme celui-ci était jeté ça et là au caprice des flots démontés, celle-là restait inerte entre nous, sans se rendre compte où elle était, où on l'emmenait, se débattant contre les fluides comme le corps qu'elle animait s'était débattu contre les vagues.

 

— Il a réparé, me dit Sage ; maintenant, il va monter. Nous allons profiter de son état pour lui faire franchir la zone de maudissement... Notre frère a expié et réparé...

— Mais à quel prix ? demandai-je, car enfin, sa femme... ses enfants... la mort du père va être leur mort

— Non, dit gravement Sage. Ils ont, eux aussi, à expier des fautes d'une autre vie, mais ils ne sont pas abandonnés... Vois plutôt !

 

Je regardai où il me montrait : des hommes ramenaient à sa masure, presque évanouie, la veuve de Jean Le Meur qu'accueillaient les lamentations des orphelins... mais, sur l'immense désolation du groupe, je vis luire comme une divine clarté où je devinai plusieurs des nôtres, parmi lesquels une figure blonde, angélique, aux longues tresses d'or.

 

La famille astrale montait toujours, s'éloignant de la terre avec l'âme régénérée... Il me sembla que j'avais quelque difficulté à la rejoindre.

— Sage ! invoquai-je.

 

Mais la nuit se faisait autour de moi pendant qu'un froid glacial m'envahissait — un froid tel, que la pensée me vint :

— Vraiment, on dirait que le noyé, c'est moi.

 

Je réunis alors toutes les forces de ma volonté, toutes les énergies du désespoir que je sentais monter en moi, et, de nouveau, je jetai l'appel mental :

— Sage !

 

Aussitôt, je me sentis parcouru par un frisson bien connu, tandis que je percevais des vibrations psychiques qui m'annonçaient toujours sa présence avant qu'elle se manifestât.

— Sauvez-moi ! invoquai-je.

— Te sauver ? De quoi, puisque maintenant tu es des nôtres ?... On ne meurt chez nous, tu devrais le savoir, que lorsqu'on le veut bien.

— Alors, que m'arrive-t-il

— Ceci, tout simplement, que tu es encore loin de te trouver dégagé des liens de la matière et que la matière t'a repris, alors que tu n'es pas suffisamment avancé pour connaître le maniement des fluides... et tu t'es cru perdu.

— Mais que serait-il advenu si vous n'aviez pas perçu mon appel ?

— D'abord, je ne pouvais pas ne pas le percevoir, mais je pouvais être occupé ailleurs. Dans ce cas, d'autres m'eussent remplacé près de toi. Vraiment, ton désespoir laisserait croire que tu ignores les conditions de notre existence. Manque de saine réflexion ! Tu as agi comme un enfant de la terre qui se croit perdu parce qu'il se trouve seul au fond du jardin... il appelle, il pousse des cris, il s'affole, et, quand il voit que personne ne lui vient en aide, il rentre tout seul à la maison. Tu aurais fait de même : il t'eût suffi de vouloir et tu te serais dégagé des fluides en voie de matérialisation — peut-être pas très facilement, mais tu y serais arrivé.

 

Cependant, nous étions réunis à notre famille astrale qui, groupée autour du rescapé de la vie, attendait qu'il sortit de sa torpeur.

— Où suis-je ? fit-il enfin, en promenant autour de soi un regard atone.

— Chez des amis, répondit l'un de nous. Il y eut un silence. Puis il reprit :

— Ma femme ?... les petits ?...

— Tu les reverras !

— Alors... on m'a retiré de la grande tasse.., je suis à l'hôpital...

 

Il promena de nouveau son regard autour de soi :

— Drôle d'hôpital ! balbutia-t-il.

 

Subitement, une pensée lui vint :

— Et mon bateau ?... A-t-on sauvé mon bateau ? Personne ne répondait. Il eut une crise de désespoir.

— Le bateau est perdu !... Alors, comment veut-on que je travaille maintenant ?... Moi, j'ai besoin d'un bateau... Oh ! nous n'étions déjà pas si heureux... Maintenant, ça va être la misère noire... Vous auriez mieux fait de me laisser noyer...

 

Il y eut un temps. On n'osait pas le détromper.

 

Enfin, Sage vint à lui :

— Jean, tu ne nous reconnais pas ?

 

Il les regarda les uns après les autres.

— Oui... il me semble... mais vous n'êtes pas du pays...là-bas...

— Non... nous ne sommes plus de la terre ; et tu es maintenant avec nous ; tu as expié, tu as réparé, tu es revenu parmi nous.

— Expié quoi ?... réparé quoi ?

 

Je compris qu'il ne pouvait arriver à sortir de son trouble où dominait une seule pensée : Il se croyait toujours vivant sur terre. Sage l'amena progressivement à la compréhension des choses.

— Allons, ami, remets-toi... reconnais-nous... tu étais avec nous avant ta vie terrestre, tu reviens à nous, maintenant, après avoir accompli ta tâche et surmonté ton épreuve.

 

Je m'avançai alors :

— Mon fidèle Picard, ne me reconnais-tu pas, moi ? Allons ! Rappelle-toi V..., que tu as connu autrefois.

— Oui, Monseigneur, vous, je vous reconnais... Mais où donc vous ai-je connu ? Nous nous sommes battus ensemble, mais contre qui ?... J'étais pêcheur, je n'ai jamais fait la guerre, pourtant.

 

Il mêlait ainsi les souvenirs de plusieurs existences terrestres, fait assez commun lorsque l'on commence à reprendre conscience de soi, sur l'autre rive, et que les différentes personnalités terrestres qui constituent l'individualité astrale sont encore confuses.

— Mais... où suis-je ? Voyons ! Ce n'est pas un hôpital, ici ! Où m'a-t-on transporté

— Ami, dit gravement Sage, tu es maintenant parmi ceux que, sur terre, tu appelais les morts, et qui, tu le vois, sont plus vivants, quoique d'une autre vie, que les terriens.

— Alors, je suis mort ?... Moi ?... Moi ?... Ah ! Ha !ah !...non, pas de ces plaisanteries-là, hein ? Faut pas non plus se ficher comme ça du pauvre monde.

— Si, ami, tu es mort, mais la mort n'est pas ce que tu croyais.

— Mais non !...Vous voulez rire, voyons !...     Et la preuve : si je suis mort, où donc est le Bon Dieu qui doit me juger ? Et la bonne dame d'Auray qui intercède pour tous les criériens (Ames des morts péris en mer) Et le paradis ? Et l'enfer ?... M. le Recteur en sait plus long que vous, allez ! Et c'est un brave homme : il ne nous aurait pas trompés de la sorte ! C'est vous qui voulez m'en faire accroire !

— Non, ami, tout ce qui t'a été enseigné sur terré est vrai, mais sous une autre forme, de façon différente, et sous des apparences plus à ta portée que la réalité. Le jugement existe, mais c'est chacun de nous qui est son propre juge ! L'enfer et le paradis existent, mais non comme on te l'a enseigné. Ceux qui t'ont appris tout cela sur terre n'ont pu t'enseigner que ce qu'ils savaient eux-mêmes, et leur savoir était humain. Un pâle reflet, une notion confuse et vague de ce qui existe dans la réalité. Ce que l'on t'a appris était beau, mais qu'est cela devant ce que Dieu a établi ?... On va te laisser reposer, réfléchir... Reviens à toi, Jean, tu es parmi tes amis du ciel.

— C'est bien drôle !... C'est bien drôle !... balbutia le malheureux dans son trouble.

 

Soudain, une pensée jaillit dans la nuit de sa mentalité :

— Et la femme !... et les petits !... Ils vont crever de misère, alors !

— Non, rassure-toi. Nous ne les avons pas délaissés... Nous les soutenons... Tu comprendras cela plus tard... Reviens à toi, Jean ! Tu as mené ta réparation jusqu'au bout : tu vas maintenant renaitre à la gloire des élus et au bonheur qu'ignore la terre.

 

Nous nous éloignâmes, le laissant reposer et méditer ses pensées que dirigeait l'un de nous demeuré près de lui.

 

Comme je le regardais en me séparant de lui, il me sembla que, autour de lui, naissait une aura lumineuse qui sortait de lui-même et revêtait des nuances exquises et d'ineffables clartés.

— Qu'est-ce que cela ? Demandai-je à Sage.

— C'est le nimbe des simples et des bons. Il avait moins que toi à expier, il a expié plus durement ; et si tes vies antérieures ont fait de toi son supérieur par le savoir, il te dépasse

 

infiniment en bonté ; mais, comme tous les simples qui ont cru, sur terre, à l'enseignement de croyances déformées, il apporte ici des idées qui obscurcissent son entendement, font plus pénible le trouble qui l'obsède, et dont il lui faudra mieux pénétrer le sens pour arriver à la compréhension des réalités. C'est affaire de temps et de réflexion. Laissons-le pour un temps à ses méditations : avant peu, il aura recouvré l'entière possession de soi-même, et alors il sera tout à fait des nôtres et capable de marcher comme nous, par ses œuvres ici-même et par de nouvelles incarnations sur terre ou dans d'autres mondes, vers l'Absolu de tout que nous devons tous atteindre.

 

Et Sage ajouta :

— Tu ne dois pas être surpris de rencontrer ici un de tes inférieurs de la vie devenu chez nous un de tes supérieurs — et de beaucoup ?

— Cela, je le savais, dès avant de revenir parmi vous.

— Oui, c'est une pitoyable chose que la façon dont, sur terre, est organisée la hiérarchie sociale ! Il est tel homme à qui vont tous les hommages, devant qui chacun se courbe avec envie et qui, de retour ici, n'est plus que parmi les derniers, alors que d'autres créatures à qui., sur terre, nul ne faisait attention, sinon pour en rire, qui se contentaient de faire le bien obscurément et d'aider discrètement leurs semblables, en évitant le bruit et la lumière, nous reviennent auréolées de splendeur, et à ce point inconscientes de la beauté de leur rôle qu'elles nous demandent ce qu'elles ont bien pu faire pour mériter l'admiration qui les accueille ici.

— Pour moi, dans mes jugements de la vie, je ne me suis jamais basé sur le rang social des individus, mais sur leur caractère, sur leur valeur morale et sur leur savoir.

— Oui, là est le vrai criterium. Mais combien agissaient comme toi ?

— Peut-être encore peu de gens, car la position sociale a, malgré tout, son prestige ; cependant ces idées se propagent ; en effet — je parle pour l'Occident — le temps n'est plus, bien qu'il ne soit pas encore si éloigné, où l'autorité de la naissance ou du pouvoir tenait lieu de savoir et de vertu !

— Soit ! Mais l'autorité de la naissance ou du pouvoir est aujourd'hui remplacée par l'autorité de la fortune... Peux-tu dire le contraire ?... Ah les pauvres terriens sont encore bien arriérés !...

 

Cependant une idée émise par Sage lorsqu'il était venu à mon aide dans les brumes de la terre, m'était demeurée en la mémoire : « On ne meurt chez nous que lorsqu'on le veut bien ». Cela, certes, je le savais pour l'avoir appris au cours de ma récente incarnation ; mais il y avait pour moi, dans cette notion des points obscurs que je demandai à Sage de vouloir bien éclaircir.

 

— Ami, me dit-il, tu sais l'origine de l'homme : Parmi les torrents de substance vitale émanés par l'Intelligence souveraine, il est des monades qui veulent durer, qui comprennent que si, après l'involution, leur évolution et leur réintégration au Principe des principes se font non pas, mécaniquement et par l'ordre préétabli, mais par leur volonté, par leur intelligence et leur labeur, au lieu de se fondre dans le Grand Tout Universel, leur individualité demeurera permanente en elle-même ; et alors elles demandent à être elles-mêmes les directrices de leur évolution personnelle : cela, tu le sais ?

— Oui, je le sais.

— Tu sais aussi que les animules-germes ainsi formées, débutent par un apprentissage de la vie dans la matière la plus grossière où elles n'ont même plus de conscience propre mais où leur âme est en quelque sorte collective, et qu'elles ne passent à des degrés supérieurs de la vie végétale, animale, humaine, qu'après avoir acquis l'accoutumance nécessaire et donné leurs preuves de vitalité dans les stades inférieurs.

— Oui, l'embryologie le prouve sur terre, puisque, dans la vie utérine, le fœtus représente au cours de son développement toute la série des stades vitaux par lesquels ont passé la race. Il en est ainsi du corps comme de l'esprit qui, parti en quelque sorte du néant, doit, après des avatars sans nombre dont chacun lui fait franchir un nouveau degré de l'échelle mystique, se rapprocher peu à peu de l'Absolu divin. Mais comment l'esprit, qui en principe est immortel, peut-il se suicider ?

— De façon très simple. Tu sais que la matière et, par conséquent, la substance de la matière est une ; le rayon divin, créateur constant de tout, est à la fois Esprit, Essence et Energie. Tout ce qui existe est donc à la fois Esprit, Essence et Energie, mais, suivant l'éloignement de la source primordiale, l'Esprit et l'Essence semblent plus ou moins s'obnubiler ; or, le grain de sable, l'univers et nous, tout est composé des mêmes éléments qui génèrent les fluides universels dont la condensation plus ou moins grande et l'organisation matérielle plus ou moins prononcée constituent tout ce qui existe.

 

Or, de même qu'il y a sur terre des lâches, des êtres humains à qui semble insupportable le fardeau de la vie, et qui, croyant faussement s'anéantir, tuent leur corps pour échapper à leur devoir, de même, il y a, parmi l'humanité supérieure que nous sommes, des êtres qu'épouvantent la longueur du chemin et l'âpreté des épreuves ; il en est qui, ayant failli, sont terrifiés par la nécessité de se racheter ; il en est, enfin, qui, devant la multiplicité des existences de progression, soit en morale, soit en science, soit sur terre, soit en d'autres mondes, se découragent sans songer que cette multiplicité d'existences n'est rien en présence de l'éternité, et que, sur l'échelle mystique qui nous rapproche du but, nous avons en ce moment à peu près autant d'échelons sous les pieds que nous en avons sur la tête ; Or, à tous ces faibles, à tous ces découragés, à tous ces pusillanimes, à tous ces lâches, le Principe éternel des principes, qui est la justice même, donne. le pouvoir et le facile moyen, lorsqu'ils la trouvent trop pesante pour leur force et trop supérieure à leur pâle courage, de délaisser librement, la tâche librement assumée — Il suffit que leur volonté agisse en ce sens, et ils se dissolvent dans l'ambiance des fluides cosmiques — de même nature qu'eux-mêmes — comme la goutte d'eau tombée du nuage se dilue dans la masse de l'Océan,..

 

Ainsi, les uns après les autres, tous les grands problèmes qui, durant mon existence terrestre, avaient suscité en moi de vaines et superficielles méditations, recevaient leur solution équitable et logique dans ces entretiens sans paroles où la mentalité des Entités plus avancées dans leur évolution, c'est-à-dire meilleures et plus instruites, entrait simplement en relation avec les mentalités moins évoluées pour leur faire comprendre les réalités, sans effort et sans difficulté, de telle sorte que, en ce qui me concernait, chacun de ces entretiens suscitait en mon être comme un éclatement de merveilleuse lumière.

 

— Ami, me dit Sage quelque temps après, ne te sens-tu pas attiré vers la terre ?

— Oui... Je voudrais revoir les miens, tous ceux que j'y ai laissés et à qui m'unissent des liens d'amitié ou d'affection... Oui, j'aurais du bonheur à les revoir, mais je n'ose...

— Tu redoutes que, ne connaissant pas encore comme il convient la manipulation des fluides grossiers de la terre, tu ne te trouves encore retenu dans leur réseau, comme il t'est arrivé lors de la délivrance de Jean Picard

— C'est cela même.

— Je sais, mais je vais t'accompagner... Que crains-tu ?

— Avec votre aide, rien.

— En ce cas, allons ?

 

Dans un espace de temps moindre qu'il n'en faut à la volonté pour se transformer en parole, nous étions partis, le cône d'ombre où s'agitent les ombres mauvaises et funèbres était franchi, et nous étions à la surface de la terre. Il faisait nuit, une nuit glaciale d'hiver, et chose étrange, il me semblait que le froid, progressivement, me pénétrait.

— Où me conduisez-vous, ami ? Demandai-je à Sage.

— Ce n'est pas moi qui te conduis ; je t'accompagne seulement où tu dois aller.

— Où je dois aller ?... Que voulez-vous dire ?

— Regarde.

 

Je promenai mon regard autour de la pièce où je me trouvais ; c'était bien mon cabinet de travail dont les murs disparaissaient sous des rayons de livres, dont l'âtre était occupé par un poêle à bois ; c'étaient bien mes deux bureaux encombrés de papiers... Mais, que faisait ce lit qui occupait, contre un mur, la place d'un corps de bibliothèque ?... Soudain, un souvenir se fit jour en moi :

— C'est la pièce où je suis mort, fis-je avec étonnement; je suis chez le docteur ; mais comment, moi qui voulais revoir les miens, ai-je abouti ici ?

— Ecoute et regarde, dit Sage.

 

A ce moment, la porte d'entrée de la pièce s'ouvrit, el plusieurs hommes entrèrent, parmi lesquels je reconnus le docteur, qui, après avoir fait asseoir les visiteurs, leur dit :

— C'est ici, Messieurs, qu'il est décédé, et c'est ici qu'à l'aide de sujets magnétiques mis en hypnose, il m'a été donné de suivre tous les phénomènes intimes de la désagrégation finale. Ce fut la première expérience. Par l'autre qui va avoir son aboutissement dans quelques instants, je saurai si un mourant peut emporter dans l'Au-delà, pour revenir ensuite le réaliser, le monoïdéisme crée dans son cerveau préalablement mis en état de réceptivité par les procédés magnétiques ordinaires. Dans ce but, après lui avoir fait des passes qui, chez un sujet normal, amènent cet état hypnoïde, le rendant apte à recevoir toute suggestion, je lui ai ordonné de revenir ici-même dans un an, jour pour jour, heure pour heure, et de manifester sa présence si cela lui est possible.

— Ah ! Je comprends, dis-je à Sage : je suis venu pour obéir à la suggestion.

 

Le médecin continua :

— Dans quelques minutes, nous serons à la limite précise de l'année et vous allez pouvoir contrôler avec moi le résultat, quel qu'il soit, de l'expérience.

— Avez-vous pu, demanda un assistant, avez-vous pu constater, à un signe quelconque, puisque le moribond ne parlait plus, que votre suggestion ait été reçue ?

— A plusieurs reprises, et notamment, la dernière fois sur ma demande, il s'est produit un plissement de paupières que j'ai remarqué avec un de mes aides.

— Si l'expérience n'aboutit pas, elle est, en tout cas, de grande originalité.

— Voici l'heure ! dit le docteur, en éteignant l'ampoule électrique blanche et en faisait passer le courant, dans l'ampoule bleue, dont l'éclairage était analogue à celui d'une faible veilleuse.

— Ceci, expliqua-t-il, parce que la lumière blanche est un dissolvant de toute substance fantomale, et que la force du sujet sera d'autant plus grande pour se manifester que la lumière sera moindre.

 

Puis, élevant la voix, il prononça :

— Etes-vous ici ?

— Je suis ici ! Répondis-je, oubliant que ma voix, ne produisant plus de vibrations physiques, ne pouvait être perçue.

— Etes-vous ici ? reprit-il plus fortement.

 

Je compris que, dans l'impossibilité où je me trouvais de me faire entendre, il me fallait manifester ma présence d'autre façon, soit par coups frappés, soit par dérangement d'objets...

 

Je ne savais que faire, je me retournai vers Sage, mais il n'était plus à mes cotés.

 

En même temps je me sentais envahir par le froid glacial qui m'avait déjà pénétré, et qui devenait plus intolérable d'instant en instant.

— Etes-vous ici ? répéta pour la troisième fois le docteur.

 

Je voulus renverser une fiole de produit pharmaceutique qui se trouvait sur le bureau… je fis un effort violent... il me sembla qu'un engourdissement insurmontable m'interdisait tout mouvement ; en même temps, des fluides sombres m'environnaient... je n'y voyais plus... Oh ! Froid de glace qui montait en moi, qui me paralysait !... Cette obscurité qui, progressivement, jetait un voile noir sur toute l'ambiance...

 

Je souffrais au-delà de toute expression, à la fois physiquement, quelque étrange que cela paraisse mais surtout moralement...

 

Et cette obscurité, qui devenait opaque !... Et ce froid terrible qui me pénétrait à tel point que je me sentais frissonner et que, chose plus bizarre, j'entendais mes dents claquer.

— Sage ! Jetai-je encore dans un suprême élan de désespoir, car il me semblait que j'allais me dissoudre dans les fluides que je sentais tourbillonner autour de moi.

 

Rien ! Rien ! Rien !...

 

Je ne pouvais plus remuer... je ne voyais, je ne percevais plus rien… j'avais l'atroce sensation d'être emprisonné dans un bloc de glace ; et cette sensation particulière de froid me devint si âprement douloureuse que, dans un effort violent et définitif...

 

... J'ouvris les yeux...

 

Où étais-je ?

 

Il me sembla voir autour de moi une lueur sépulcrale...

 

Mais je compris vite : j'étais dans un bain de lumière bleue… dans le bleu, oui — mais un bleu grossier, brutal, et différent du léger et subtil azur dans lequel je venais de vivre !

 

Je regardai autour de moi. C’était le rayonnement électrique, le bleu n° 13 qui me baignait.

 

Je voulus remuer : une torpeur intense me clouait dans mon fauteuil et, devant moi, mon poêle, que je réussis à palper, était glacé : il y avait longtemps que le foyer en était complètement éteint.

 

Un éternuement acheva de me réveiller, et je me mis debout pour tourner le commutateur de l'ampoule blanche dont le rayonnement m'éblouit mais me fit complètement revenir à moi.

 

Encore étourdi de ce qui m'arrivait, je rassemblai  mes papiers épars pour renfermer, dans sa chemise, avant d'aller me coucher, le manuscrit qui se trouvait ouvert sur mon bureau.

 

Je regardai l'heure à la pendulette qui me faisait face... près d'une heure du matin !...

— J'ai rêvé, balbutiai-je pour entendre le son de ma voix...

 

Je ne suis point coutumier d'user d'éther ni d'opium, de haschisch ou d'autres drogues de même nature, estimant que je n'ai le droit ni de ruiner mon organisme physique, instrument de mon esprit dans cette vie terrestre, ni à plus forte raison, d'oblitérer mon esprit, responsable ailleurs de mes actes en ce monde — sans quoi je saurais à quelle cause rapporter ce rêve.

 

Mais fût-ce bien un rêve ?

 

Ne fût-ce pas plutôt le résultat d’un dédoublement amené pas une trop grande contention d'esprit et par l'idée fixe d'une réflexion profonde sur un sujet donné ?

 

Ne fût-ce pas — plus simplement — une hallucination momentanée ?

 

A moins que cet étrange effet n'ait été produit par l'utilisation, à l'état normal, à la lumière bleue — du bleu n° 13 — cette coloration spéciale de la lumière qui aide à la formation des fantômes vivants ?

 

Qui le dira ?

 

 

MENEZ-ELLEN, août-septembre 1918.